Alors bien sûr, l’amie prodigieuse ne va pas révolutionner le monde littéraire : ses personnages, bien que nombreux, sont trop peu fouillés dans leur description, ou un chouïa manichéens : les femmes sont volontaires ou laides, les hommes paresseux,  sanguins ou intellectuels, on ne les connaît pour pas plus d’un trait de caractère, deux à la rigueur.

Sorti des deux héroïnes, il n’y a pas beaucoup de place pour plus de nuances dans les personnages.  Et c’est dommage. Ce qui est dommage aussi, c’est qu’Elena Ferrante n’a pas pu s’empêcher de faire des hommes dans ce premier tome des êtres faibles et peu subtils et de faire poindre des désirs lesbiens entre les deux héroïnes. Las ! Ces traces de féminisme semblent soufflées par l’air de notre temps.

naples-cityAu-delà de ça, le portrait d’une Naples miséreuse à la sortie de la guerre et qui rentre à pieds joints dans les trente glorieuses est saisissant de vie : par le biais de ses deux héroïnes que nous allons suivre dans toute cette longue saga, c’est la classe ouvrière qui y est racontée avec ses moyens de défense et ses instincts de survie.

Quand Elena Ferrante trace le quotidien de la famille de savetiers de Lila, l’une des deux héroïnes, on n’est pas loin de Zola : pas étonnant qu’elle saisisse la première occasion pour se sortir de son milieu. L’autre héroïne, Léna, aura la chance de continuer ses études, poussée par une institutrice qui tous les ans revient expliquer à ses parents incrédules qu’il faut pousser la petite, et même si c’est une fille.

Dans ce premier tome, Elena Ferrante ne raconte que l’enfance de ses deux héroïnes qui vivent et s’éduquent dans la rue et le quotidien de leurs parents qui triment tous les jours pour joindre les deux bouts. En filigrane, on voit poindre dans cette première tranche de roman le communisme, la mafia, qui n’est jamais nommée et qui pourtant est partout, le pouvoir des femmes qui ne va aller que grossissant et la société de consommation qui n’en est, dans les années 1950, qu’à ses balbutiements.

L’amie prodigieuse est plus qu’un page turner, même si c’en est un aussi (430 pages lues en une journée de vacances…). En plus d’une histoire fleuve et bien ficelée, Elena Ferrante offre aussi un regard ému sur la pauvreté d’après-guerre, une tape amicale sur l’épaule de gamines qu’on encourage à briser les appréhensions familiales et un souvenir attendri sur une ville où chacun tente de faire du mieux qu’il peut compte tenu de ses propres limitations.

Je n’ai jamais rien lu de l’Italie du sud de cette période ailleurs que dans les livres d’histoire. En mettant en scène ces familles en ces lieux, l’auteur ouvre une fenêtre sur une période de l’histoire que la mafia et la misère ont souvent rendue honteuse. Naples vibre sous la plume de l’écrivain, ses jeunes filles ont l’enthousiasme et la rage de ceux et celles qui veulent échapper à la vie de leurs parents, bref, Elena Ferrante nous emmène dans la ville de son enfance et le lecteur se laisse emporter avec beaucoup d’abandon. Vivement le deuxième tome !