Un phénomène bulgare

septembre 4, 2016

L’affiche officielle de Toni Erdmann est un peu singulière : on distingue une chevelure blonde et un bras enseveli dans un océan de longs poils noirs synthétiques, mais pas bien plus que ça. Difficile de faire le tri dans ces amas de pilosités de toutes sortes barré du titre du film en police 250. Le marketing du film est direct, « la palme du public et de la presse », simpliste diraient les grincheux. La consonance est allemande et le cinéma allemand ne nous a pas habitués à une déferlante de blockbusters, on est plutôt chez les intellos, dans l’introspection et le pathos. Peut-être que finalement cette affiche représente des poils qui étreignent des poils.

toni erdmann

Toni Erdmann s’appelle en fait Winfried. Il est bedonnant et poilu et va retrouver, voire faire connaissance avec sa fille Inès. Inès, il ne l’a pas élevée, la mère de celle-ci s’en est chargée avec son nouveau compagnon ou mari. Winfried n’a sans doute jamais été proche d’Inès, il a dû être présent aux anniversaires mais sans doute pas beaucoup plus, en lui offrant des cadeaux toujours incongrus, des cadeaux achetés avec amour mais toujours inadaptés aux goûts de sa fille.

Tout l’oppose à Inès : il est débraillé, elle est tirée aux quatre épingles dans ses tailleurs stricts et gris de killeuse. Son cheveu est gras, son ventre lui interdit de coincer ses pans de chemise dans son pantalon, elle arbore un chignon banane sévère dans ses réunions de travail. Alors que lui est professeur sans doute un peu gauchiste, sans doute un peu soixante-huitard, sans doute un peu « loser », elle travaille comme consultante à optimiser des business plans en entreprise au nom de groupes financiers qui résulteront en de massifs plans de réduction de coûts et de licenciements.

Aussi carrée et rigoureuse que son père est approximatif et fantaisiste, aussi blonde qu’il est brun sous sa perruque, elle va pourtant peu à peu l’accueillir dans son environnement amical et professionnel quand il va s’y immiscer à son corps défendant. Il l’embarrasse mais elle craque pour l’hurluberlu qui vient déranger sa vie d’alpha célibataire. Même s’ils ne vivent pas dans la même galaxie, l’originalité, la liberté de pensée, la liberté d’être, le silence même vont les réunir. Elle n’est pas la fille de son père pour rien. En chantant ou en improvisant un anniversaire « nu », elle va à son tour entrer à deux pieds dans l’univers de son père. Et lui, malgré l’incompréhension dont il fait preuve sur les conséquences des travaux qu’elle mène, il ne la jugera pas et se contentera de venir épicer la vie austère de sa fille.

En CP aux Etats-Unis, la maîtresse de ma fille lui disait déjà qu’en matière d’écriture il fallait : « Show, don’t tell ». Par petites touches, scène après scène, tout est montré dans Toni Erdmann : chacun va faire douter l’autre, chacun va faire entrer l’autre un peu plus dans son monde mais tout est suggéré, rien n’est jamais dit. A la fois drame et comédie, sérieux et loufoque, grave et déjanté, le film ne ressemble à rien, à l’image de ses deux héros joués par des acteurs très reconnus dans leurs pays respectifs (l’Allemagne et l’Autriche) mais au physique très passe-partout.

Ou à l’image du costume traditionnel bulgare que le père portera pour finir de venir perturber le quotidien de sa fille et donner un thème à l’affiche du film.

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Quatre jours, quatre petits jours pour avaler l’Economie du bien. Le colossal ouvrage de Jean Tirole glissé dans une valise de vacances a bataillé avec des polars qui se gobent sans laisser le moindre arrière-goût, un Père Goriot qui ne lasse pas de me désespérer de l’ingratitude filiale et de la sécheresse des relations familiales tarifées et un Facebook omniprésent car il faut bien rester au courant de ce que font les autres et à notre tour poster quelques photos de vacances extatiques.

Thomas Piketty, en lançant la mode de l’économie vulgarisée pour les nuls, avait ouvert la porte de son univers de chercheur boboïsé par les médias. En évoquant abondamment les romanciers naturalistes français et anglais du XIXème siècle et leurs préoccupations omniprésentes de capital et de rentes, Thomas Piketty nous avait laissé envisager l’économie comme peut-être autre chose que cette science absconse qui tente de modéliser des comportements humains avec des équations. Nous avions été séduits car mêler ainsi que Piketty le fait l’économie et la littérature nous rappelle à bon escient que si l’éducation nationale s’emploie à faire de nos chères têtes blondes de parfaits techniciens en vue de leur employabilité, d’aucuns s’évertuent à aller voir ce qu’il se passe au-delà de leur sphère proche de connaissances, y trouvant même quelques ponts à jeter entre sciences humaines.

Avions-nous été convaincus ? Nous l’avons été sans doute jusqu’à ce qu’un économiste anglo-saxon du FMI, piqué sans doute de la gloire subite d’un de ses pairs, se mette en tête de réfuter la théorie du Français. Nous les laisserons se battre sur ce terrain, tout ignares que nous sommes en la matière et prêts à croire le dernier qui parle à condition qu’il s’exprime bien.

Je me suis lancée dans le Tirole avec l’enthousiasme qu’avait généré en moi le Piketty. Les deux apprécieraient peut-être peu l’association que j’en fais, mais elle explique ma motivation d’achat.

Et pourtant, pourtant… Avec son Économie du bien, Jean Tirole nous emmène sur un autre terrain. S’il attaque le sujet économique avec une ambition volumétrique moindre que Piketty (600 pages contre 900), il laisse en rase campagne son jeune Dauphin. On n’est pas prix Nobel pour rien.

Tandis que Piketty ne s’est concentré « que » sur le capital, Jean Tirole touche (un peu trop ?) à tout : à la moralité du marché, au métier de chercheur, au rôle d’un État moderne, au chômage, à la place de l’Europe, à la finance, à la crise de 2008, aux brevets, etc. Jean Tirole semble intarissable sur chacun de ces sujets et à la fin de chapitres pourtant longs et pourtant ardus, il nous explique en deux mots combien le sujet est encore plus complexe mais qu’il n’ira pas plus loin pour être gentil avec le lecteur. Vraiment ? Alors tout ce qu’on en a lu en achoppant sur les concepts, en s’arrêtant, en reprenant, en revenant en arrière, en se demandant à chaque instant si l’on a bien compris, ce n’était qu’un tout petit apéritif avant un plat principal bien plus copieux ?

Comme chez Piketty, le propos est tellement étayé, les arguments paraissent si implacables qu’on se demande pourquoi nos hommes politiques ne tentent pas de guérir nos économies européennes malades avec quelques cuillerées de médecine tirolienne. Mais ce doit être une illusion, ça ne doit pas être aussi simple qu’il le dit, et si ça se trouve, un autre prix Nobel, vexé à son tour du succès de son confrère, s’est lancé depuis cet été à la réfutation des 600 pages. Vanitas vanitatis.

Jean Tirole est un scientifique, son livre s’appuie sur ses recherches. Toutes ses affirmations sont étayées par un chiffre, une étude, une expertise ou une référence littéraire, et annotées, ce qui est inhabituel pour nous Français. Comme nous l’avait fait entrevoir Piketty, Tirole n’oublie pas de nous rappeler que les divers champs disciplinaires en sciences humaines et sociales se nourrissent les uns des autres, que l’économie se doit d’aller chercher du côté de la psychologie, de l’anthropologie et de l’histoire pour se faire plus universelle.

Après avoir lu ce livre beaucoup trop difficile pour moi, que m’en reste t-il ? La vague impression qu’il faudrait recommencer pour en bien comprendre la substantifique moelle – mais vais-je recommencer ce pavé de 600 pages ? La stupéfaction d’enfin comprendre clairement ce qui a fait les heurs et les malheurs de l’industrie dans laquelle je travaille pourtant depuis plus de vingt ans (la finance) ? Ou l’impression que ressentirait un enfant qui fait une acrobatie modeste mais qu’on complimente abondamment et de façon un peu condescendante pour être sûr qu’il continue à tenter de s’améliorer dans un registre pourtant inatteignable ?

Je comprends sans doute pour la première fois le prestige attaché au prix Nobel. Jean Tirole nous fait un bien beau cadeau à tenter de faire entrer le grand public dans le monde dans lequel il vit, mais, de ses lecteurs, combien accèdent ne serait-ce qu’à dix pour cents de sa pensée ? Nous ne sommes pas du même monde, Jean, à mon grand regret…

Proust47 ans, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour enfin attaquer « A la recherche du temps perdu ». Attaquer ?

Amazon liste les quatorze volumes de la version kindle, impossible de voir le nombre de pages et d’estimer la somme de lecture, elle paraît juste immense. Les volumes sont là sous les yeux, à la portée d’un clic de souris, et vierges de ma lecture, c’est bien une attaque en bonne et due forme qu’il faut envisager. Aucune excuse pour ne pas le faire.

Je charge le premier tome, je l’ouvre, je clique rapidement sur la touche de droite pour faire défiler les pages, je jette un regard rapide sur ces écrans denses que ni dialogue, ni chapitre, ni paragraphe n’aèrent, même la couverture des tomes Kindle sur Amazon ne s’embarrasse de la moindre petite illustration, les mots sont là, bruts et nus, le support lui-même n’amène aucun échappatoire à la lecture. Les phrases sont longues, les mots se tassent, seule la virgule vient ponctuer les millions de signes qui s’étalent sur ces pages.

Je me sens face à ce premier tome comme sur la planche d’un tremplin à dix mètres. Terrorisée de franchir le pas, terrorisée d’un échec de plus, celui de me voir, deux ou trois heures plus tard, une fois encore, une fois de plus, abandonner une lecture trop ardue. Les mots, les fois précédentes, je les comprenais bien tous, un par un, mais ensemble, ils ne faisaient pas sens, je restais étrangère à ce monde suranné que Proust semblait décrire, j’écoutais les mots mais je ne les entendais pas. Toutes les fois précédentes, j’ai reculé, fatiguée par avance des efforts à fournir.

Pourtant, le tout début m’est très familier. Proust est tellement inséré dans notre culture française que déjà je connais la si célèbre première phrase (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure », prémisse de longues insomnies), la madeleine si évocatrice que j’en ai prénommé ma fille, la tante Léonie dont la mélancolie ressemble étrangement, dans ses signes cliniques, à la longue dépression nerveuse de mon père, et Odette de Crécy que Charles Swann épouse à partir du moment où il réalise qu’il ne l’aime plus (« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »).

Les phrases sont longues, denses, sinueuses, ondoyantes. Il ne faut pas s’arrêter et les décortiquer pour essayer de les comprendre mot par mot, il faut accepter de ne pas tout saisir et laisser le récit se dérouler, les idées et les situations se forment au fil des phrases, le paysage se projette, les personnages prennent vie, le récit s’anime. Au fil des mots narrant des situations insignifiantes et des fragments de scènes, les êtres émergent, prennent une existence et une place grandissantes, ceux qui n’apparaissent dans un premier temps que comme des fantômes se voient sculptés par la narration et deviennent infiniment réels.

Le roman de Proust ne raconte pas l’histoire de héros, il dessine le quotidien de bourgeois du XIXème siècle au final bien ordinaires – à l’exception sans aucun doute du narrateur et de Charles Swann – mais il donne à chaque acte a priori insignifiant du quotidien, à chaque objet qui entoure ses personnages, le pouvoir de construire, pour le narrateur, une mémoire et des émotions. Chaque « petit rien » du quotidien, chaque rituel, chaque geste contribue, quelle que soit son importance, à la construction de souvenirs du narrateur.

La première partie de « Du côté de chez Swann » (« Combray ») est particulièrement saisissante. Proust y décrit les émotions minuscules d’un enfant hyper-sensible à la vie rangée et organisée par des parents bourgeois à la campagne. On imagine cet enfant dont la vie ne semble rien et dont pourtant chaque acte du quotidien, chaque objet et chaque interaction avec un membre de son entourage façonne la personnalité en formation. Proust parvient à se remémorer tous les coups de burin qui ont participé, enfant, à la construction de l’adulte et les retranscrit d’une façon admirable. Le narrateur n’est pas un enfant tel qu’on le comprend en ce début du XXIème siècle, il est un adulte en émergence et c’est cette émergence que Proust narre si subtilement.

J’ai beaucoup lu et essayé tous les genres, la littérature, la science-fiction, la poésie, la BD. Au fil des années, j’ai fini par réaliser que les seules lectures qui me touchent sont celles qui expriment des émotions familières, qui décrivent une sensation furtive, une impression ressentie hier, il y a un an, autrefois, dans mon enfance, éprouvée secrètement mais jamais exprimée, celles dont l’auteur parvient, au détour d’une phrase, à révéler l’instantanéité de mes propres émotions.  Proust raconte des morceaux de vie et des morceaux de ma vie car jamais je ne me suis dit autant de fois à la lecture d’un livre que mon Dieu, cette impression, je l’ai déjà eue, cette scène, je l’ai déjà vécue, ce moment, c’est le mien, qu’en lisant « Du côté de chez Swann ».

Proust écrit une partie de ma vie : à Combray, c’est un bout de mon enfance qu’il écrit, chez Swann, c’est un morceau de ma vie amoureuse, Odette, c’est moi, Gilberte, c’est un garçon dont enfant j’étais amoureuse et dont je guettais la venue, et le bois de Boulogne, voilà que derrière quelques feuillages et digressions sur les essences qui parsèment ce petit morceau de vie de Paris, c’est mon jogging que je revis. Rien n’est pareil, les scènes, je ne les ai pas vécues, et puis c’était il y a cent ans, et pourtant la familiarité des impressions décrites me renvoie à ma propre vie, ce sont des morceaux de moi que décrit Proust.

J’ai fini « Du côté de chez Swann ». La lecture est difficile, combien de fois suis-je revenue en arrière en me disant que vraiment, j’avais lu ça dix pages auparavant ? Et pourtant, une fois ce premier tome achevé, l’impression est ardente, c’est comme si Proust, cinquante ans avant que je naisse, avait écrit non pas ce que j’allais vivre mais une part de l’empreinte que les objets qui m’entourent et que les situations que je vis auraient sur ma propre perception du monde.

Le livre reposé, je suis hagarde, épuisée d’une telle introspection venue d’ailleurs et d’une introspection, on ne le répètera jamais assez, si joliment écrite. Dehors, le monde vit, il va falloir ressortir, ré-affronter la rue, le travail, les gens, tout ce qui va continuer à marquer de son empreinte ce que je vais continuer à être. Et dans dix ans, dans vingt ans, quand je relirai Proust, c’est lui qui me les racontera, c’est lui qui narrera « ma » suite.

Toutes les fois précédentes, à deux doigts d’attaquer la lecture de Proust, je m’étais raccrochée au tremplin et je n’avais pas sauté. Cette fois-ci, j’ai sauté pour de bon et en m’ouvrant son monde, c’est un peu plus du mien qu’il a mis à jour. Cette sensation est à la fois jouissive et effrayante : jouissive car je ne connais plaisir plus intense que de lire dans un texte des mots qui traduisent une sensation que je j’ai pu éprouver hier ou autrefois, effrayante parce que si Proust les a vécues et décrites il y a cent ans, et si c’est une partie de ma vie intérieure finalement qu’il narre, qu’est-ce que ma vie intérieure ?

Proust, en pratiquant une telle introspection sur lui et par rebond sur ses lecteurs, jette le doute sur nos egos, sur un vague sentiment d’unicité et de singularité. Qui suis-je sur cette planète si ce que je vis, ce que j’éprouve, l’impact qu’ont sur moi les êtres et les choses, quelqu’un les a décrites il y a cent ans ?

la loi du marchéAvec le mot « loi » en rouge, au centre, lumineux comme un gros mot, l’affiche de La loi du marché laisse craindre un énième film social et misérabiliste pour mettre encore un peu plus en lumière la dureté du capitalisme et le déclinisme de notre société européenne vieillissante. Non pas que la pauvreté et le handicap ne déclenchent plus la révolte dans les cœurs engourdis, mais parfois, honteux et coupable d’indifférence, le spectateur aspire à l’évasion et à l’aventure devant le grand écran, et à s’éloigner, le temps d’un film, d’un quotidien parfois morose.

Les apparences sont pourtant trompeuses. La loi du marché offre bien plus que ce que l’affiche semble promettre. Thierry, joué par un Vincent Lindon magistral, est au chômage depuis vingt mois. Plutôt que de s’entêter à mettre sur la paille son ancien petit patron avec ses collègues syndicalistes, il a décidé de tourner la page et de chercher activement un travail mais sa recherche s’accompagne d’entretiens d’embauche humiliants, de formations inutiles de Pôle Emploi qui visent à réduire les statistiques du chômage et d’entretiens de groupe où d’autres chômeurs deviennent ses plus féroces fossoyeurs. Il finira par trouver un poste de vigile en supermarché.

S’il fallait attribuer un seul qualificatif à la Loi du marché, ce serait celui de darwiniste. Le film ne porte aucun jugement sur les êtres, leurs actes, leurs émotions. Il se contente de les décrire le plus factuellement qui soit et de montrer leurs réactions face à l’adversité du monde du travail. C’est la très grande objectivité du tournage qui fait la force colossale du film : le spectateur n’est pas guidé dans ses haut-le-cœur et ses dégoûts par un réalisateur militant, il est confronté avec ses propres valeurs, croyances et convictions au monde que le réalisateur Stéphane Brizé lui expose.

Le monde dans lequel évolue Thierry ne connaît ni l’empathie, ni la compassion. Que ce soit l’acheteur du bungalow qui oublie son engagement de prix et revient sur la promesse faite, le directeur des ressources humaines qui trouve à une caissière accusée de vol des circonstances très personnelles pour expliquer son suicide sur son lieu de travail ou le directeur d’école qui prévient le fils handicapé de Thierry des conséquences de résultats insuffisants, chacun joue la partition que lui demande sa « fiche de poste », sans nuance, sans fléchir et sans s’émouvoir de cette famille terriblement unie mais dans une mauvaise passe.

C’est en adoptant la même attitude inflexible que Thierry s’en sortira, sans céder à la pitié que peut lui inspirer un homme âgé qui vole de la viande faute de pouvoir se la payer, en limitant le crédit à la consommation offerte par sa banquière quand son statut repasse de mauvais payeur potentiel à bon payeur potentiel ou en refusant à l’acheteur de son bungalow l’aumône qu’il semble lui faire. En appliquant, lui aussi, la loi du marché. Et quand Thierry ne se bat pas pour garder son appartement ou coincer à la caméra les caissières qui enfreignent le règlement interne par de menus larcins, il savoure de minuscules plaisirs que le réalisateur dessine dans de très longues scènes (le cours de danse, la blague du repas, l’habillage du fils). On l’aurait presque juré : les gens heureux n’ont pas d’histoire.

Par ces temps de boycott de la cérémonie des Oscars par les acteurs afro-américains, il est difficile d’imaginer thème plus périlleux que celui du premier artiste noir de la scène française, Chocolat, dans le duo qu’il produit avec son comparse Footit. Le cinéma aime raconter le destin de ceux qui ont cassé des tabous et conquis des territoires inexplorés : Chocolat a fait sans aucun doute partie de ces briseurs de normes.

Pour raconter une telle histoire, les écueils sont nombreux et Roshdy Zem semble hésiter en permanence entre l’hagiographie et une vision lucide du talent de Chocolat. L’hagiographie veut ainsi que Chocolat soit une victime des relents racistes de la société française, sans imaginer que la flamboyance du personnage eut pu troubler quelques spectateurs au-delà même de sa couleur de peau. L’hagiographie veut également que moult femmes tombent sous le charme de Chocolat et n’hésitent pas à braver l’étroitesse de pensée de leurs contemporains pour aimer, seules et contre tous, cet être incompris. De ce point de vue-là, Roshdy Zem ne nous épargne rien.

ChocolatIl faut reconnaître cependant au réalisateur un semblant d’honnêteté intellectuelle quand il émet quelques doutes sur le talent du clown Chocolat. Celui-ci ne résiderait que dans le couple qu’il formait avec Footit qui avait flairé, en ces temps de colonisation, combien un clown noir se faisant botter les fesses par un clown blanc pourrait réjouir le public. De fait, la carrière de Chocolat ne tient que le temps de son duo avec le découvreur de talents : une fois son échec en solo dans le rôle d’Othello, il ne peut plus que retourner dans un petit cirque de province, déguisé en sauvage, pour faire peur aux enfants, et mourir de maladie dans une extrême pauvreté.

Chocolat, c’est un peu le mythe d’Icare ramené au cirque. Footit, c’est Dédale qui offre à Chocolat une chance de percer dans ce milieu en s’associant avec lui dans un duo inédit. Footit le met aussitôt en garde contre les deux penchants qu’il repère chez son ami : l’amour du jeu et de l’alcool. Icare/Chocolat verra pourtant ses ailes fondre : le rôle d’Othello aurait pu être ce soleil, il ne parviendra jamais à convaincre dans la peau du héros shakespearien. Au passage, il dilapidera une petite fortune trop rapidement faite.

Le film n’est, au final, pas désagréable mais on aurait aimé un portrait plus subtil d’un héros qui le méritait. Omar Sy semble trop sympathique pour que Roshdy Zem fasse du personnage qu’il incarne un portrait plus nuancé. Faveur spéciale à James Thierrée qui habite la piste du cirque dans un rôle de clown blanc fort bien construit et abouti.

Choderlos de Laclos, militaire désœuvré par l’absence de guerre, trouva dans l’écriture des Liaisons Dangereuses une occupation pour ses longues journées sans activité. Quelle chance ! L’histoire ne se souvient plus de la guerre qu’il n’a pas faite, mais la littérature est vernie d’avoir hérité de ce roman épistolaire. Que l’ennui a du bon !

Les Liaisons Dangereuses est un livre de contrastes où la langue la plus belle qui soit sert à décrire la moralité la plus vile qui soit. Le français a t-il jamais été si bien utilisé ? Le roman se compose de 175 lettres, moments délicieux que le lecteur picore au gré de ses envies et de sa disponibilité. Les lettres s’imbriquent et s’appellent les unes les autres, assurant une lecture vivante d’un roman qui traite tout à la fois tout à la fois de la trahison, de la rivalité, de l’hypocrisie, du cynisme, etc.  L’écrivain affecte même à chacun de ses personnages un style qui permet au lecteur, dès les quelques premières phrases de chaque lettre, de reconnaître la patte de celui ou celle qui l’écrit. Laclos parvient ainsi à composer par de toutes petites touches une histoire, au final, d’une très grande fluidité.

LiaisonsAu gré des pages, Laclos fait rentrer ses personnages dans une danse de séduction sans fin. Et tous autant qu’ils soient, ils virevoltent, trompent, trichent, menés dans un quadrille étourdissant d’immoralité par deux maîtres de la manipulation, la marquise et le vicomte. Les deux héros, rivaux dans la séduction, s’occupent à ravir les âmes pour s’en désintéresser aussitôt. On les imagine, chacun de leur côté, sur le mur personnel de leurs conquêtes, gratter les bâtons verticaux et biffer les dizaines. Laclos relate leurs stratégies, leurs approches, la douceur de leurs discours et une fois leurs conquêtes soumises, leur désintérêt subit des hommes et des femmes qu’ils ont fait tomber. Mais Laclos, de sa plume et de son pouvoir d’écrivain qui a fait naître de si vils êtres, vengera les victimes : la marquise et le vicomte connaitront à la fin du livre une déchéance à la mesure de leur propre cynisme.

La plume de Laclos n’est pas tendre non plus pour les victimes. Pour les punir de leur pusillanimité, il leur réserve un sort plus enviable que celui de la marquise et le vicomte, mais un sort qui ne les condamne pas moins à quitter le chemin qu’ils avaient consciemment ou inconsciemment choisi de poursuivre : l’une retournera au couvent, l’autre rejoindre l’Ordre de Malte, la troisième finira par mourir de honte et de chagrin. C’était encore une époque où l’on pouvait mourir de l’un ou de l’autre.

Laclos, avec l’autorité quasi-divine du romancier sur ses personnages, finira par frapper sévèrement tout écart aux mœurs du XVIIIème siècle. Il le fait aussi avec une élégance des mots qui rend le contraste plus saisissant encore. Mais tout au long de ces magnifiques 350 pages, il n’oublie pas de parler de l’amour avec une très grande finesse. La culture populaire ne retient des Liaisons que le cynisme et la manipulation, le roman contient pourtant de très belles pages sur le sentiment amoureux. Un roman unique.

Très haute, la tête

novembre 28, 2015

Alors que le dernier James Bond est sorti avec un budget de $400 millions, il est toujours réconfortant de voir que de petits bijoux continuent à se faire avec des moyens bien plus limités.

La Tête Haute fait partie de ces minuscules diamants qui sortent bien polis après un travail de tailleur de pierre. Vu de l’extérieur, le thème de la Tête Haute – les douze années de délinquance d’un jeune dunkerquois – n’est pas glamour. On trouve dans ce énième film sur la délinquance juvénile les mêmes ingrédients : le manque d’instruction, de l’inconstance, de l’ignorance, des drogues diverses, une famille démembrée, une pauvreté culturelle et matérielle désespérante.

la tete hauteRod Paradot, qui dit avoir eu une enfance calme, excelle dans le rôle de cette petite frappe que la société s’évertue pourtant à vouloir sauver mais qui ne peut s’empêcher d’exploser, de honnir, de bannir, de rejeter tous ceux qui lui veulent du bien.

Mais dans la Tête haute, il y a aussi, de cette mère incapable d’élever ses deux enfants orphelins de père, un amour intense, un amour qui ne sait pas éduquer, qui ne sait poser ni repères, ni limites, ni interdictions, mais un amour très réel, et de son fils, le délinquant, un amour plus grand encore pour son embryon de famille. Les limites, les remontrances, les interdictions, c’est une juge coriace jouée par une Catherine Deneuve momifiée, éternelle grande actrice, qui les pose. Et le délinquant les cherche, lui à qui sa mère n’a jamais rien interdit.

J’ai découvert Emmanuelle Bercot dans mon Roi. Elle n’y jouait pas un rôle, elle était le personnage principal. Avec la Tête Haute, elle réussit le même tour de force mais de l’autre côté de la caméra, sa direction d’acteurs est éblouissante, elle arrive même à insuffler, à la fin, tout à la fin, une lueur d’espoir.