Le 360°

mai 11, 2017

Homo deusIl est peu dire que la lecture de Sapiens m’a ravie et emportée. L’auteur, Yuval Harari, en parvenant à synthétiser des informations provenant de disciplines variées pour en faire un récit haletant, voire drôle parfois, a produit un véritable chef-d’oeuvre dont la lecture fut jouissive. Un opus avalé en moins d’une petite semaine de vacances. Ce n’est pas un roman de gare, j’y ai tout de même mis un peu le temps, on a beau aimer, la lecture peut ne pas en être facile.

Deuxième partie de l’histoire, Homo Deus. Surfant sur un succès mondial en 2015 – ou simplement parce qu’il avait encore beaucoup de choses à dire, des choses qui donnent parfois l’impression de n’avoir pas été assez importantes pour Sapiens mais qui avaient besoin d’être placées dans Homo Deus -, Yuval Harari fait un demi-tour. Après nous avoir parlé de 70 000 années de notre passé,  l’auteur s’attaque à notre futur avec toutes les précautions d’usage. Bien sûr, il n’est pas devin, et tout n’est que conjectures sur le devenir de l’humain mais Harari tente de jeter quelques supputations sur la table compte tenu des très profondes mutations auxquelles l’homme est confronté depuis le début de la révolution technologique il y a vingt ans. C’est malgré tout le thème du livre, rien que ça.

La structure de Sapiens était évidente : même si l’école d’aujourd’hui récuse la vision chronologique de l’histoire pour se concentrer sur des thèmes, Sapiens partait du plus ancien pour finir sur notre présent, au moins, la logique de progression du livre faisait sens. Dans Homo Deus, c’est moins clair, mais comme dans tout bon exposé, la pensée se découpe en trois parties : tout d’abord l’homo sapiens conquiert le monde, puis y donne un sens pour finalement en perdre le contrôle.

Dans Homo Deus comme dans Sapiens, le déroulé est articulé selon le même principe : l’auteur avance une idée, l’illustre par un exemple pris dans l’histoire, la biochimie ou la psychologie, l’étaye de quelques chiffres s’il en a sous la main et en tire les conséquences vers une autre idée. Les illustrations rendent le récit à nouveau incroyablement vivant.

Harari développe à l’envi certains thèmes très à la mode : le remplacement de l’humain par des robots, le transhumanisme, les cyborgs. Rien de nouveau de ce côté-là, l’humain non qualifié se verrait irrémédiablement remplacé par des machines plus efficaces et dont les capacités ne seront pas brouillées par les émotions. Seul l’humain très qualifié capable de décrypter les algorithmes qui gèreront ces robots et de les améliorer trouvera sa place, captant par la même occasion une part de richesse plus grande encore que ce que les GAFA s’arrachent aujourd’hui. Difficile de ne pas se sentir angoissé par ce que nous prédit Harari. Et, à moins d’être doté d’une confiance en soi exceptionnelle qui nous ferait croire que nous et nos descendants pourront faire partie de ces heureux élus et qui ne serait sans doute que l’effet d’une funeste illusion, difficile de ne pas se voir en être réduit à l’inactivité par des machines plus efficaces. Home Deus peut être très anxiogène !

Au-delà de ces thèmes maintenant quasi-éculés, Harari lance d’autres conjectures plus iconoclastes.  Il s’interroge sur la réalité de l’esprit et de la conscience que la science nient. Ou bien il nous démontre comment les grandes révolutions ont été faites par un tout petit nombre d’hommes qui, chaque fois, ont su s’imposer à un très grand nombre d’hommes par leur coopération. Ces idées ne sont peut-être pas très nouvelles dans certains cercles de chercheurs mais l’auteur les démontre avec une telle conviction que la vulgarisation fonctionne bien. Je serais bien loin de pouvoir le contrer sur quelqu’une de ses idées.

Harari est un historien et tout au long de Sapiens et d’Homo Deus, il s’interroge régulièrement sur le rôle de l’historien. Comme s’il avait des scrupules de nous avoir prévu un futur si triste, Harari nous rassure : sa prédiction est moins une prophétie qu’un moyen de nous faire discuter nos choix présents. Et si par hasard, la discussion nous les faisait revoir, alors elle invaliderait la prédiction. Nous avons donc la solution entre nos mains : pour que tout cela n’arrive pas, il suffirait donc d’en parler. CQFD.

Hommage aux femmes invisibles

novembre 20, 2016

Dans mes années d’école primaire et de collège dans une école catholique de Picardie il y a quelques décennies, ce sont des femmes comme Marie-France qui me faisaient le catéchisme. Femmes dévouées à leur mari et à leurs enfants, elles volaient quelques instants de leur temps familial pour venir enseigner à des écoliers agités quelques notions de chrétienté. Elles n’avaient pas toujours un grand talent d’enseignantes ou de gendarmes face à trente gamins agités mais elles croyaient, elles vivaient leur foi à l’église le dimanche et dans la semaine ailleurs, en s’occupant, dans une immense abnégation, beaucoup des autres et peu d’elles-mêmes.

pepitesQuand elles travaillaient, c’était rarement pour leur épanouissement personnel mais plutôt pour arrondir les fins de mois difficiles de maris qui pouvaient vivre péniblement la fin des 30 glorieuses. Avec un peu de chance, elles parvenaient à être institutrices, infirmières scolaires ou secrétaires si besoin était. Elles ne faisaient pas rêver les cinéastes : Sautet ou Truffaut fantasmaient plutôt sur de jolies Parisiennes impertinentes, minces et aux jambes infinies qui avaient « fait mai 1968 » ou qui osaient braver la société en divorçant. Elles ne faisaient même pas fantasmer leurs élèves trop jeunes. Ce n’est qu’au lycée que parfois le scandale arrivait : un élève, quelques années plus tard, dans la même ville, tombera fou amoureux de sa professeur de français avant de l’épouser, de devenir ministre, puis depuis peu candidat à la présidentielle. La psyché collective préfère ces histoires-là.

Toutes à leur famille, ces femmes-là étaient invisibles pour la société à l’exception de la grande distribution pour qui elles représentaient une masse informe de « ménagères de moins de cinquante ans ». Elles n’embrassaient pourtant pas la société de consommation, par goût, par manque de moyens ou tout simplement parce que leur vie était plus dans l’être que dans l’avoir, si bien qu’elles n’intéressaient pas les media. Elles ne les lisaient de toute façon pas.

Marie-France des Pallières est-elle catholique ? Les Pépites, le documentaire si émouvant qui raconte comment son mari et elle ont créé, en vingt ans, un orphelinat, une école et un centre de formation pour sortir de la misère de la décharge de Phnom Penh et éduquer quelque 10 000 enfants ne le dit pas. Mais Marie-France ressemble aux dames catéchistes de mon enfance, taiseuses, modestes et effacées.

On imagine Christian avant ce grand déménagement de France au Cambodge, bavard, hyperactif, inarrêtable. On imagine moins Marie-France, peut-être était-elle une femme invisible avant d’aller soigner la misère au Cambodge ? Peut-être le Cambodge l’a t-elle sublimée ? Même si c’est Christian qui parle, c’est à deux qu’ils ont mené cette aventure, c’est à deux qu’ils ont élevé leurs enfants français en France (ces enfants oubliés du documentaire ?), avant d’adopter une enfant cambodgienne au Cambodge, c’est à deux qu’ils ont construit sur rien, ou mieux, sur du fumier.

Difficile d’exprimer combien les Pépites est touchant et profond, difficile de ressentir combien, quoi que nous fassions, ce ne sera rien par rapport à ce qu’ont fait Christian et Marie-France des Pallières et combien, ils nous font sentir petits, tout petits dans notre quotidien confortable d’occidentaux protégés.

S’il y a deux choses que je devais retenir du documentaire, en plus des visages lumineux du couple, ce serait deux phrases prononcées par Christian. La première, c’est sa définition de l’amour. Pour Christian, « s’inquiéter, c’est aimer ». Marie-France et lui se sont faits du souci pour des enfants dont personne n’était jamais inquiet et dont l’absence ne générait aucune angoisse. Peut-on imaginer plus jolie définition de l’amour ?

La seconde, c’est cette idée que Christian exprime en regardant ce qui a été fait et en repensant à la sortie de tant d’enfants de leur misérable condition de petits travailleurs sur la décharge de Phnom Penh : « l’odeur de la décharge me manque ». L’odeur de la décharge, c’est ce qu’il y avait à faire vingt ans auparavant. Les odeurs ont disparu, ce qui devait être fait est derrière, ne reste sans doute chez Christian qu’un sentiment de vide après avoir tant accompli. La révolte est un moteur si puissant !

4,4 sur Allociné. C’est la note moyenne des spectateurs qui m’a incitée à aller voir Moi, Daniel Blake alors que j’avais oublié que le film de Ken Loach avait aussi remporté la dernière palme d’or à Cannes. Sachant que le film le mieux noté par les spectateurs d’Allociné atteint tout juste le 4,6, nul doute que le dernier Loach devait flirter avec le statut de chef-d’œuvre.

Moi, Daniel Blake raconte les démêlées d’un homme malade et d’une mère de deux enfants dans les arcanes des aides sociales en Angleterre. Ken Loach y dénonce une fois de plus la misère, le libéralisme et la dérive d’un système social qui exclut bien plus qu’il ne réinsère.

Il n’y a aucun doute, Ken Loach sait faire un long métrage. La direction d’acteurs est parfaite, le film n’est ni trop long ni trop court, le scénario se déroule avec le degré d’intensité et de drame nécessaire, Ken Loach parvient même à nous arracher un ou deux sourires même si, mon Dieu, sourire dans Moi, Daniel Blake, c’est forcément sourire un peu « jaune ».

Au-delà d’un parfait produit fini, la vision du monde de Ken Loach est d’une noirceur sans limite. Ses thuriféraires me diront que ce n’est pas seulement sa vision du monde, mais que c’est le monde lui-même qui est comme ça. Peut-être. Peut-être qu’il n’y a d’humanité que dans la pauvreté, peut-être qu’il n’y a pas d’humanité dans l’administration et que, quand, par erreur, elle s’exprime, elle se fait sanctionner. Peut-être qu’effectivement pour une femme élevant seule ses deux enfants, la seule issue possible dans l’Angleterre d’aujourd’hui reste la prostitution aimablement proposée par une maquerelle et son homme de main. Peut-être que l’administration anglaise force à travailler les malades quand bien même le travail met leur vie en danger.

Ne cherchez pas le moindre espoir, dans ce film, il n’y en a pas. Chaque fois que le scénariste avait un choix à faire dans le déroulement de l’histoire, il a systématiquement privilégié la pire des solutions, si bien que nos deux personnages ne font que s’enfoncer au fur et à mesure du déroulement du film. En fait, le seul espoir, c’est quand nos deux protagonistes décident de s’entraider, quand la pauvreté rencontre la détresse en quelque sorte, mais à part cela, rien.

En sortant de la projection de ce film, je n’ai pu m’empêcher de me dire que le jury de Cannes devait être allé se gaver de petits fours et de Champagne après avoir décerné son prix. Il est vrai qu’il devait être tout noué d’avoir vu dans le film de Ken Loach une femme se précipiter sur une boîte de conserve pour n’avoir pas mangé depuis trois jours, mais aussi trop heureux d’être épargné par la misère de Newcastle.

Est-il permis de dénoncer à son tour le manichéisme d’un homme de 80 ans qui pourtant a dû voir, depuis sa naissance, les progrès sociaux faits en Europe ? La machine à faire pleurer dans les chaumières fonctionne parfaitement puisqu’elle permet d’obtenir une palme d’or à Cannes, mais sans hélas offrir la moindre nuance ou la moindre alternative à cette vision éminemment noire de l’humanité. Dénoncer est une chose, mais que se passe t-il ensuite ?

Ce n’est peut-être pas le rôle du metteur en scène de proposer des solutions et d’agir, mais se contenter de montrer à l' »élite » autoproclamée du cinéma la misère qu’elle ne connaît pas ressemble à un entre-soi accusateur et paresseux.

Un phénomène bulgare

septembre 4, 2016

L’affiche officielle de Toni Erdmann est un peu singulière : on distingue une chevelure blonde et un bras enseveli dans un océan de longs poils noirs synthétiques, mais pas bien plus que ça. Difficile de faire le tri dans ces amas de pilosités de toutes sortes barré du titre du film en police 250. Le marketing du film est direct, « la palme du public et de la presse », simpliste diraient les grincheux. La consonance est allemande et le cinéma allemand ne nous a pas habitués à une déferlante de blockbusters, on est plutôt chez les intellos, dans l’introspection et le pathos. Peut-être que finalement cette affiche représente des poils qui étreignent des poils.

toni erdmann

Toni Erdmann s’appelle en fait Winfried. Il est bedonnant et poilu et va retrouver, voire faire connaissance avec sa fille Inès. Inès, il ne l’a pas élevée, la mère de celle-ci s’en est chargée avec son nouveau compagnon ou mari. Winfried n’a sans doute jamais été proche d’Inès, il a dû être présent aux anniversaires mais sans doute pas beaucoup plus, en lui offrant des cadeaux toujours incongrus, des cadeaux achetés avec amour mais toujours inadaptés aux goûts de sa fille.

Tout l’oppose à Inès : il est débraillé, elle est tirée aux quatre épingles dans ses tailleurs stricts et gris de killeuse. Son cheveu est gras, son ventre lui interdit de coincer ses pans de chemise dans son pantalon, elle arbore un chignon banane sévère dans ses réunions de travail. Alors que lui est professeur sans doute un peu gauchiste, sans doute un peu soixante-huitard, sans doute un peu « loser », elle travaille comme consultante à optimiser des business plans en entreprise au nom de groupes financiers qui résulteront en de massifs plans de réduction de coûts et de licenciements.

Aussi carrée et rigoureuse que son père est approximatif et fantaisiste, aussi blonde qu’il est brun sous sa perruque, elle va pourtant peu à peu l’accueillir dans son environnement amical et professionnel quand il va s’y immiscer à son corps défendant. Il l’embarrasse mais elle craque pour l’hurluberlu qui vient déranger sa vie d’alpha célibataire. Même s’ils ne vivent pas dans la même galaxie, l’originalité, la liberté de pensée, la liberté d’être, le silence même vont les réunir. Elle n’est pas la fille de son père pour rien. En chantant ou en improvisant un anniversaire « nu », elle va à son tour entrer à deux pieds dans l’univers de son père. Et lui, malgré l’incompréhension dont il fait preuve sur les conséquences des travaux qu’elle mène, il ne la jugera pas et se contentera de venir épicer la vie austère de sa fille.

En CP aux Etats-Unis, la maîtresse de ma fille lui disait déjà qu’en matière d’écriture il fallait : « Show, don’t tell ». Par petites touches, scène après scène, tout est montré dans Toni Erdmann : chacun va faire douter l’autre, chacun va faire entrer l’autre un peu plus dans son monde mais tout est suggéré, rien n’est jamais dit. A la fois drame et comédie, sérieux et loufoque, grave et déjanté, le film ne ressemble à rien, à l’image de ses deux héros joués par des acteurs très reconnus dans leurs pays respectifs (l’Allemagne et l’Autriche) mais au physique très passe-partout.

Ou à l’image du costume traditionnel bulgare que le père portera pour finir de venir perturber le quotidien de sa fille et donner un thème à l’affiche du film.

Quatre jours, quatre petits jours pour avaler l’Economie du bien. Le colossal ouvrage de Jean Tirole glissé dans une valise de vacances a bataillé avec des polars qui se gobent sans laisser le moindre arrière-goût, un Père Goriot qui ne lasse pas de me désespérer de l’ingratitude filiale et de la sécheresse des relations familiales tarifées et un Facebook omniprésent car il faut bien rester au courant de ce que font les autres et à notre tour poster quelques photos de vacances extatiques.

Thomas Piketty, en lançant la mode de l’économie vulgarisée pour les nuls, avait ouvert la porte de son univers de chercheur boboïsé par les médias. En évoquant abondamment les romanciers naturalistes français et anglais du XIXème siècle et leurs préoccupations omniprésentes de capital et de rentes, Thomas Piketty nous avait laissé envisager l’économie comme peut-être autre chose que cette science absconse qui tente de modéliser des comportements humains avec des équations. Nous avions été séduits car mêler ainsi que Piketty le fait l’économie et la littérature nous rappelle à bon escient que si l’éducation nationale s’emploie à faire de nos chères têtes blondes de parfaits techniciens en vue de leur employabilité, d’aucuns s’évertuent à aller voir ce qu’il se passe au-delà de leur sphère proche de connaissances, y trouvant même quelques ponts à jeter entre sciences humaines.

Avions-nous été convaincus ? Nous l’avons été sans doute jusqu’à ce qu’un économiste anglo-saxon du FMI, piqué sans doute de la gloire subite d’un de ses pairs, se mette en tête de réfuter la théorie du Français. Nous les laisserons se battre sur ce terrain, tout ignares que nous sommes en la matière et prêts à croire le dernier qui parle à condition qu’il s’exprime bien.

Je me suis lancée dans le Tirole avec l’enthousiasme qu’avait généré en moi le Piketty. Les deux apprécieraient peut-être peu l’association que j’en fais, mais elle explique ma motivation d’achat.

Et pourtant, pourtant… Avec son Économie du bien, Jean Tirole nous emmène sur un autre terrain. S’il attaque le sujet économique avec une ambition volumétrique moindre que Piketty (600 pages contre 900), il laisse en rase campagne son jeune Dauphin. On n’est pas prix Nobel pour rien.

Tandis que Piketty ne s’est concentré « que » sur le capital, Jean Tirole touche (un peu trop ?) à tout : à la moralité du marché, au métier de chercheur, au rôle d’un État moderne, au chômage, à la place de l’Europe, à la finance, à la crise de 2008, aux brevets, etc. Jean Tirole semble intarissable sur chacun de ces sujets et à la fin de chapitres pourtant longs et pourtant ardus, il nous explique en deux mots combien le sujet est encore plus complexe mais qu’il n’ira pas plus loin pour être gentil avec le lecteur. Vraiment ? Alors tout ce qu’on en a lu en achoppant sur les concepts, en s’arrêtant, en reprenant, en revenant en arrière, en se demandant à chaque instant si l’on a bien compris, ce n’était qu’un tout petit apéritif avant un plat principal bien plus copieux ?

Comme chez Piketty, le propos est tellement étayé, les arguments paraissent si implacables qu’on se demande pourquoi nos hommes politiques ne tentent pas de guérir nos économies européennes malades avec quelques cuillerées de médecine tirolienne. Mais ce doit être une illusion, ça ne doit pas être aussi simple qu’il le dit, et si ça se trouve, un autre prix Nobel, vexé à son tour du succès de son confrère, s’est lancé depuis cet été à la réfutation des 600 pages. Vanitas vanitatis.

Jean Tirole est un scientifique, son livre s’appuie sur ses recherches. Toutes ses affirmations sont étayées par un chiffre, une étude, une expertise ou une référence littéraire, et annotées, ce qui est inhabituel pour nous Français. Comme nous l’avait fait entrevoir Piketty, Tirole n’oublie pas de nous rappeler que les divers champs disciplinaires en sciences humaines et sociales se nourrissent les uns des autres, que l’économie se doit d’aller chercher du côté de la psychologie, de l’anthropologie et de l’histoire pour se faire plus universelle.

Après avoir lu ce livre beaucoup trop difficile pour moi, que m’en reste t-il ? La vague impression qu’il faudrait recommencer pour en bien comprendre la substantifique moelle – mais vais-je recommencer ce pavé de 600 pages ? La stupéfaction d’enfin comprendre clairement ce qui a fait les heurs et les malheurs de l’industrie dans laquelle je travaille pourtant depuis plus de vingt ans (la finance) ? Ou l’impression que ressentirait un enfant qui fait une acrobatie modeste mais qu’on complimente abondamment et de façon un peu condescendante pour être sûr qu’il continue à tenter de s’améliorer dans un registre pourtant inatteignable ?

Je comprends sans doute pour la première fois le prestige attaché au prix Nobel. Jean Tirole nous fait un bien beau cadeau à tenter de faire entrer le grand public dans le monde dans lequel il vit, mais, de ses lecteurs, combien accèdent ne serait-ce qu’à dix pour cents de sa pensée ? Nous ne sommes pas du même monde, Jean, à mon grand regret…

Proust47 ans, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour enfin attaquer « A la recherche du temps perdu ». Attaquer ?

Amazon liste les quatorze volumes de la version kindle, impossible de voir le nombre de pages et d’estimer la somme de lecture, elle paraît juste immense. Les volumes sont là sous les yeux, à la portée d’un clic de souris, et vierges de ma lecture, c’est bien une attaque en bonne et due forme qu’il faut envisager. Aucune excuse pour ne pas le faire.

Je charge le premier tome, je l’ouvre, je clique rapidement sur la touche de droite pour faire défiler les pages, je jette un regard rapide sur ces écrans denses que ni dialogue, ni chapitre, ni paragraphe n’aèrent, même la couverture des tomes Kindle sur Amazon ne s’embarrasse de la moindre petite illustration, les mots sont là, bruts et nus, le support lui-même n’amène aucun échappatoire à la lecture. Les phrases sont longues, les mots se tassent, seule la virgule vient ponctuer les millions de signes qui s’étalent sur ces pages.

Je me sens face à ce premier tome comme sur la planche d’un tremplin à dix mètres. Terrorisée de franchir le pas, terrorisée d’un échec de plus, celui de me voir, deux ou trois heures plus tard, une fois encore, une fois de plus, abandonner une lecture trop ardue. Les mots, les fois précédentes, je les comprenais bien tous, un par un, mais ensemble, ils ne faisaient pas sens, je restais étrangère à ce monde suranné que Proust semblait décrire, j’écoutais les mots mais je ne les entendais pas. Toutes les fois précédentes, j’ai reculé, fatiguée par avance des efforts à fournir.

Pourtant, le tout début m’est très familier. Proust est tellement inséré dans notre culture française que déjà je connais la si célèbre première phrase (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure », prémisse de longues insomnies), la madeleine si évocatrice que j’en ai prénommé ma fille, la tante Léonie dont la mélancolie ressemble étrangement, dans ses signes cliniques, à la longue dépression nerveuse de mon père, et Odette de Crécy que Charles Swann épouse à partir du moment où il réalise qu’il ne l’aime plus (« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »).

Les phrases sont longues, denses, sinueuses, ondoyantes. Il ne faut pas s’arrêter et les décortiquer pour essayer de les comprendre mot par mot, il faut accepter de ne pas tout saisir et laisser le récit se dérouler, les idées et les situations se forment au fil des phrases, le paysage se projette, les personnages prennent vie, le récit s’anime. Au fil des mots narrant des situations insignifiantes et des fragments de scènes, les êtres émergent, prennent une existence et une place grandissantes, ceux qui n’apparaissent dans un premier temps que comme des fantômes se voient sculptés par la narration et deviennent infiniment réels.

Le roman de Proust ne raconte pas l’histoire de héros, il dessine le quotidien de bourgeois du XIXème siècle au final bien ordinaires – à l’exception sans aucun doute du narrateur et de Charles Swann – mais il donne à chaque acte a priori insignifiant du quotidien, à chaque objet qui entoure ses personnages, le pouvoir de construire, pour le narrateur, une mémoire et des émotions. Chaque « petit rien » du quotidien, chaque rituel, chaque geste contribue, quelle que soit son importance, à la construction de souvenirs du narrateur.

La première partie de « Du côté de chez Swann » (« Combray ») est particulièrement saisissante. Proust y décrit les émotions minuscules d’un enfant hyper-sensible à la vie rangée et organisée par des parents bourgeois à la campagne. On imagine cet enfant dont la vie ne semble rien et dont pourtant chaque acte du quotidien, chaque objet et chaque interaction avec un membre de son entourage façonne la personnalité en formation. Proust parvient à se remémorer tous les coups de burin qui ont participé, enfant, à la construction de l’adulte et les retranscrit d’une façon admirable. Le narrateur n’est pas un enfant tel qu’on le comprend en ce début du XXIème siècle, il est un adulte en émergence et c’est cette émergence que Proust narre si subtilement.

J’ai beaucoup lu et essayé tous les genres, la littérature, la science-fiction, la poésie, la BD. Au fil des années, j’ai fini par réaliser que les seules lectures qui me touchent sont celles qui expriment des émotions familières, qui décrivent une sensation furtive, une impression ressentie hier, il y a un an, autrefois, dans mon enfance, éprouvée secrètement mais jamais exprimée, celles dont l’auteur parvient, au détour d’une phrase, à révéler l’instantanéité de mes propres émotions.  Proust raconte des morceaux de vie et des morceaux de ma vie car jamais je ne me suis dit autant de fois à la lecture d’un livre que mon Dieu, cette impression, je l’ai déjà eue, cette scène, je l’ai déjà vécue, ce moment, c’est le mien, qu’en lisant « Du côté de chez Swann ».

Proust écrit une partie de ma vie : à Combray, c’est un bout de mon enfance qu’il écrit, chez Swann, c’est un morceau de ma vie amoureuse, Odette, c’est moi, Gilberte, c’est un garçon dont enfant j’étais amoureuse et dont je guettais la venue, et le bois de Boulogne, voilà que derrière quelques feuillages et digressions sur les essences qui parsèment ce petit morceau de vie de Paris, c’est mon jogging que je revis. Rien n’est pareil, les scènes, je ne les ai pas vécues, et puis c’était il y a cent ans, et pourtant la familiarité des impressions décrites me renvoie à ma propre vie, ce sont des morceaux de moi que décrit Proust.

J’ai fini « Du côté de chez Swann ». La lecture est difficile, combien de fois suis-je revenue en arrière en me disant que vraiment, j’avais lu ça dix pages auparavant ? Et pourtant, une fois ce premier tome achevé, l’impression est ardente, c’est comme si Proust, cinquante ans avant que je naisse, avait écrit non pas ce que j’allais vivre mais une part de l’empreinte que les objets qui m’entourent et que les situations que je vis auraient sur ma propre perception du monde.

Le livre reposé, je suis hagarde, épuisée d’une telle introspection venue d’ailleurs et d’une introspection, on ne le répètera jamais assez, si joliment écrite. Dehors, le monde vit, il va falloir ressortir, ré-affronter la rue, le travail, les gens, tout ce qui va continuer à marquer de son empreinte ce que je vais continuer à être. Et dans dix ans, dans vingt ans, quand je relirai Proust, c’est lui qui me les racontera, c’est lui qui narrera « ma » suite.

Toutes les fois précédentes, à deux doigts d’attaquer la lecture de Proust, je m’étais raccrochée au tremplin et je n’avais pas sauté. Cette fois-ci, j’ai sauté pour de bon et en m’ouvrant son monde, c’est un peu plus du mien qu’il a mis à jour. Cette sensation est à la fois jouissive et effrayante : jouissive car je ne connais plaisir plus intense que de lire dans un texte des mots qui traduisent une sensation que je j’ai pu éprouver hier ou autrefois, effrayante parce que si Proust les a vécues et décrites il y a cent ans, et si c’est une partie de ma vie intérieure finalement qu’il narre, qu’est-ce que ma vie intérieure ?

Proust, en pratiquant une telle introspection sur lui et par rebond sur ses lecteurs, jette le doute sur nos egos, sur un vague sentiment d’unicité et de singularité. Qui suis-je sur cette planète si ce que je vis, ce que j’éprouve, l’impact qu’ont sur moi les êtres et les choses, quelqu’un les a décrites il y a cent ans ?

la loi du marchéAvec le mot « loi » en rouge, au centre, lumineux comme un gros mot, l’affiche de La loi du marché laisse craindre un énième film social et misérabiliste pour mettre encore un peu plus en lumière la dureté du capitalisme et le déclinisme de notre société européenne vieillissante. Non pas que la pauvreté et le handicap ne déclenchent plus la révolte dans les cœurs engourdis, mais parfois, honteux et coupable d’indifférence, le spectateur aspire à l’évasion et à l’aventure devant le grand écran, et à s’éloigner, le temps d’un film, d’un quotidien parfois morose.

Les apparences sont pourtant trompeuses. La loi du marché offre bien plus que ce que l’affiche semble promettre. Thierry, joué par un Vincent Lindon magistral, est au chômage depuis vingt mois. Plutôt que de s’entêter à mettre sur la paille son ancien petit patron avec ses collègues syndicalistes, il a décidé de tourner la page et de chercher activement un travail mais sa recherche s’accompagne d’entretiens d’embauche humiliants, de formations inutiles de Pôle Emploi qui visent à réduire les statistiques du chômage et d’entretiens de groupe où d’autres chômeurs deviennent ses plus féroces fossoyeurs. Il finira par trouver un poste de vigile en supermarché.

S’il fallait attribuer un seul qualificatif à la Loi du marché, ce serait celui de darwiniste. Le film ne porte aucun jugement sur les êtres, leurs actes, leurs émotions. Il se contente de les décrire le plus factuellement qui soit et de montrer leurs réactions face à l’adversité du monde du travail. C’est la très grande objectivité du tournage qui fait la force colossale du film : le spectateur n’est pas guidé dans ses haut-le-cœur et ses dégoûts par un réalisateur militant, il est confronté avec ses propres valeurs, croyances et convictions au monde que le réalisateur Stéphane Brizé lui expose.

Le monde dans lequel évolue Thierry ne connaît ni l’empathie, ni la compassion. Que ce soit l’acheteur du bungalow qui oublie son engagement de prix et revient sur la promesse faite, le directeur des ressources humaines qui trouve à une caissière accusée de vol des circonstances très personnelles pour expliquer son suicide sur son lieu de travail ou le directeur d’école qui prévient le fils handicapé de Thierry des conséquences de résultats insuffisants, chacun joue la partition que lui demande sa « fiche de poste », sans nuance, sans fléchir et sans s’émouvoir de cette famille terriblement unie mais dans une mauvaise passe.

C’est en adoptant la même attitude inflexible que Thierry s’en sortira, sans céder à la pitié que peut lui inspirer un homme âgé qui vole de la viande faute de pouvoir se la payer, en limitant le crédit à la consommation offerte par sa banquière quand son statut repasse de mauvais payeur potentiel à bon payeur potentiel ou en refusant à l’acheteur de son bungalow l’aumône qu’il semble lui faire. En appliquant, lui aussi, la loi du marché. Et quand Thierry ne se bat pas pour garder son appartement ou coincer à la caméra les caissières qui enfreignent le règlement interne par de menus larcins, il savoure de minuscules plaisirs que le réalisateur dessine dans de très longues scènes (le cours de danse, la blague du repas, l’habillage du fils). On l’aurait presque juré : les gens heureux n’ont pas d’histoire.