La Foire aux Vanités

juin 30, 2010

Vanity
Excessive pride in one’s appearance, qualities, abilities, achievements, etc.; lack of real value; hollowness; worthlessness.

Fair
An exposition in which different exhibitors participate, sometimes with the purpose of buying or selling.

Littéralement la « Foire aux Vanités », le magazine Vanity Fair a l’honnêteté des ivrognes. Relancé en 1985 après cinquante ans d’absence des kiosques, le mensuel, connu pour ses scandales, ses photos splendides, son classement des hommes et femmes les plus élégants au monde et son côté glamour hollywoodien, s’adresse aux femmes avides de « culture pop, mode et politique ».

Le feuilletage des premières pages laisse la même impression que tout autre magazine féminin de luxe. La succession de pages de publicité – qui m’a fait renoncer pendant très longtemps à lire le magazine – donne au lecteur l’impression amère de n’être qu’une machine à consommer. Et pourtant, première curiosité du magazine, les publicités ne s’adressent qu’à des femmes alors que le lectorat est autant masculin que féminin (au moins dans mon entourage, ce qui, journalistiquement parlant, n’en fait pas une règle).

L’édito du rédacteur en chef, le très British – et pourtant Américain – Graydon Carter, arrive en page 24 dans le numéro de juillet traditionnellement mince. Le ton, très anglo-saxon, est à l' »understatement ». Malgré les apparences, on n’est pas là pour parler chiffons, maquillage et fanfreluches mais pour aborder des choses sérieuses: de Steve Cohen, le patron du plus gros hedge fund au monde à la tête d’une fortune de plus de 6 milliards de dollars qui donne sa deuxième interview en vingt ans, de Liz Taylor, précurseur avec Richard Taylor du couple Brangelina, enfin de Sally Quinn, mondaine de Washington qui a longtemps fait et défait les cercles politiques et sociaux de la capitale à travers sa chronique du Washington Post.

En une page bien troussée, toutes les recettes du magazine sont dévoilées: les journalistes enquêteront et écriront sur les turpitudes humaines. L’argent, l’ambition, le sexe, le pouvoir, les luttes d’influence, l’escroquerie seront au centre du magazine mais seulement chez les riches, les célèbres et les puissants. Vous me direz, c’est la même chose ailleurs: c’est Johnny et Carla Bruni-Sarkozy qui font vendre du papier, pas la mère Michel ou le père Lustucru.

Les articles phare du magazine sont écrits par des journalistes free lance présentés juste après l’édito: professionnels très confirmés, ils mettent parfois des mois à jeter leur histoire sur le papier après un travail d’investigation très approfondi. Le résultat est là: les articles sont fouillés, le style alerte, le déroulement cohérent, les exemples argumentés, les sources confirmées. Mais ce qui fait le style très personnel de Vanity Fair, c’est que le magazine se contente d’observer, de raconter, d’exposer, sans juger ni dénoncer, des faits, et de le faire avec un luxe inhabituel de détails.

Vanity Fair prend le lecteur par la main et lui montre le chemin, mais parfois le chemin est graveleux. Car Vanity Fair admire le succès mais vénère plus encore les chutes, surtout lorsqu’elles sont provoquées par l’orgueil. Bernard Madoff et Tiger Woods en ont fait les frais ces deux dernières années. VF ne s’est pas contenté de retracer la vie finalement très secrète du plus grand escroc du siècle, le magazine a aussi amplement enquêté sur la femme et les deux enfants de l’ex-milliardaire pour tenter de percer ce qui reste la grande inconnue de l’escroquerie: étaient-ils au courant? De façon pas moins sordide, le magazine a retrouvé des légions de prostituées et de maîtresses de Tiger Woods, toutes moins classes les une que les autres, et s’est délecté des récits de leurs turpitudes avec le champion. Les femmes ne sont pas non plus à l’abri: le magazine a sorti plusieurs articles que Sarah Palin où l’image de l’animal politique était fort éloignée de celle de la femme au quotidien.

VF enfouit des articles très sérieux sous des pages de rubriques diverses: the 60 minutes poll scrute l’humeur de la population sur des questions incongrues, le questionnaire de Proust sonde une célébrité qui n’est pas encore tombée, la Bright Young Think interroge une jeune femme du monde du cinéma ou des arts sur le chemin de la gloire. Comme partout, on aime les jolies femmes chez VF mais plus encore si elle viennent de la noblesse européenne ou des milieux bien nés de l’Amérique. Sans la moindre gêne, on célèbre les duchesses anglaises ou les comtesses italiennes si tant est qu’elles aient le port altier et la peau fraîche.

Mais ces chroniques légères semblent être un souffle de vent auprès des quelques articles qui font la très solide colonne vertébrale du magazine. La rédaction épuise un nombre très limité de sujets par numéro. Celui de juillet contient cinq articles de plus de 6 500 mots chacun, soit un total de plus de 40 000 mots, ou l’équivalent d’un livre de taille moyenne.

Tous les mois, je me jette avec avidité sur ce mélange inhabituel de sérieux et de futile. Car après tout, recevoir chez soi, régulièrement, pour une somme ridicule, l’équivalent d’un livre d’investigation, impertinent, curieux, distrayant, plein d’esprit, parfois cocasse, qui examine le monde, n’est-ce finalement pas le rêve de tout lecteur de presse ?

Type A, type B

janvier 30, 2010

La société américaine est manichéenne: on y est du côté du bien ou du côté du mal, une « good person » ou une « bad person », pour l’avortement (pro-choice) ou contre (pro-life), républicain ou démocrate, pour les armes (pro-gun) ou contre et pendant huit ans l’Amérique a été pro-Bush ou anti-Bush… Si les jugements sont heureusement plus nuancés chez les individus, les extrémistes trouvent par la presse, les parlementaires, la radio et les innombrables lobbies et associations de puissants relais. En matière de personnalité, une partie du corps médical a aussi trouvé le moyen de partager la population en deux types, le A et le B, qui ont vite trouvé une résonance dans le grand public.

Dans les années 1950, deux médecins, Meyer Friedman et Ray Roseman ont orienté leurs recherches vers le lien entre la personnalité de leurs patients et le risque qu’ils encouraient de maladie cardiaque. Deux décennies plus tard, ils publiaient un livre, « Type A behavior and your heart » qui définissait l’individu de type A comme une personne vivant dans l’impatience et l’urgence et, du fait de sa personnalité, bien plus à risque de maladie cardiologue-vasculaire. Les travaux de Friedman et Rosenman ont ouvert la porte à une réflexion sur les relations entre la personnalité et les maladies coronariennes, au-delà des risques traditionnels liés à l’alcool ou à l’alimentation. Les deux médecins ont été jusqu’à étudier le degré d’usure des fauteuils de leur salle d’attente pour analyser la position de leurs patients. Sans surprise, les patients les plus à risque étaient ceux qui s’asseyaient sur le bord du fauteuil, comme s’ils étaient dans des starting blocks, et se levaient fréquemment, usant le revêtement des fauteuils au bout de l’assise et des accoudoirs.

Mais qui sont au quotidien ces personnalités de type A et de type B ?

Les individus de type A vivent dans l’urgence d’atteindre les objectifs qu’ils se fixent. Ils sont compétitifs, rapides, organisés, perfectionnistes, énergiques, exigeants et attendent une reconnaissance de leurs actes, que ce soit sous forme de pouvoir, d’argent ou de statut social. L’état d’impatience permanente dans laquelle ils vivent les empêche néanmoins de profiter de ce qu’ils ont : ce sont de perpétuels insatisfaits, toujours en lutte contre quelque chose ou quelqu’un, et difficiles à vivre… tout du moins avec les membres du même groupe. Ils ne supportent pas l’attente dans les magasins, les employés lents ou qu’on ne leur réponde pas dans un délai qu’ils jugent raisonnable.

Le type B est l’antinomie du type A. L’individu de type B est détendu, patient, amical et plutôt satisfait de son sort, en paix avec lui-même et les autres, souvent artiste ou contemplateur.

Si le corps médical a fini par rejeter cette théorie aux yeux de beaucoup trop simpliste, le grand public a embrassé l’idée de ce monde partagé en deux et assimilé l’individu de type A au « super-achiever », celui qui s’impose dans l’entreprise et dans la société plus généralement, et sait trouver la voie de l’argent et du pouvoir.

Sans avoir tiré de statistiques très précises, l’appartenance au type A se déclare volontiers dans les blogs, et se porte comme un trophée en société. Le type B, lui, sans avoir honte de sa nature, ne se définit pas par rapport son appartenance au groupe et s’il le fait, c’est plus souvent pour évoquer son diabète que sa personnalité… En revanche, l’individu de type A se sert paradoxalement volontiers du type B pour se définir. C.W. Erikson, journaliste, écrivain et vétéran de la guerre en Irak, se présente comme un type A et témoigne de son quotidien avec un mari de type B . Elle reconnait que « everything moment of my life must be productive » tandis que pour son mari, « life is about relaxing, not worrying about the little things, and taking each day as it comes ». Après des débuts difficiles, elle explique que vivre ensemble les pousse à « learn to meet in the middle » et à « make us both better people to leave with ».

La notion de type A a depuis été déclinée à l’envi. Kristin Chenoweth, actrice et chanteuse à Broadway déclare : « I am a type A « leap and a net will appear » risk-taker ». Comprenne qui pourra. Ron Waite, entraîneur de tennis, a lui développé une typologie similaire dans son sport. Le joueur de tennis de type A, souvent excellent athlète, joue à son meilleur niveau sans trop y réfléchir, il frappe fort, tel Rafael Nadal. Hit or miss. Le joueur de type B , à l’instar de Roger Federer, est plus cérébral et connaît ses points forts et ses points faibles, ainsi que ceux de son adversaire, pour les exploiter.

Internet offre des dizaines de tests, moins scientifiques les uns que les autres, à ceux qui souhaitent se définir dans la classification. Voilà quelques liens :
http://www.psych.uncc.edu/pagoolka/TypeAB.html
http://discoveryhealth.queendom.com/type_a_personality_access.html
http://www.queendom.com/tests/access_page/index.htm?idRegTest=1126
http://www.okcupid.com/tests/the-type-a-or-type-b-personality-test
http://www.buzzle.com/articles/type-b-personality-test.html

Quel que soit le moyen d’évaluation, l’écrasante majorité d’entre nous se retrouvent au milieu des deux types, souvent à leur grand dam. Car afficher un 60% de type A, 40% de type B est nettement moins vendeur dans les petites annonces de rencontres…

Qui suis-je ?

janvier 29, 2010

Installée à l’iconique station de métro Wall Street, la Johnson O’Connor Research Foundation (jocrf.org) n’est pourtant pas née de la dernière pluie ou de la dernière crise financière. Cela fait 70 ans que le centre de recherche, émanation à l’origine de General Electric, s’est installé dans le temple des carrières stellaires et des déchéances abyssales pour proposer à ses clients et cobayes des tests d’aptitude. Lycéens face à des choix de métier, adultes souhaitant changer de carrière, retraités hésitant sur la vie associative qui s’offre à eux, la Jocrf aide un vaste public à déterminer, en fonction de ses dons naturels, la profession ou l’activité pour laquelle chacun a le plus de talents.

L’homme qui vous accueille semble tout droit sorti d’un roman de Dickens, ou arrivé d’Ellis Island il y a un siècle. Bossu, il a un visage pointu de fouine derrière des petites lunettes rondes en métal et sa moustache blanche fournie tranche avec des cheveux encore très noirs. Il porte un costume gris à rayures et une cravate fade retenue par une pince démodée. Il parle du ton monocorde de celui qui a débité son discours des centaines de fois. Un petit rictus, qui fait soulever le coin gauche de sa bouche, accompagne invariablement la fin de ses phrases. Rob Ranasik est Training Director à la Jocrf.

Le principe des tests est simple. Il n’y a ni bon ni mauvais candidat, ni bonne ni mauvaise note, ni bon ni mauvais profil. Il n’y a que des individus dont on compare les aptitudes naturelles à une moyenne pour en faire ressortir les points forts et les faiblesses. Le processus de tests dure sept longues heures, puis le candidat se voit proposer une séance de debriefing d’une heure trente au cours de laquelle on lui révèle des capacités parfois ignorées.

Si les premiers tests servent à déterminer des aptitudes physiques de base (la perception des couleurs, l’oeil, la main et le pied dominants), les suivants sont plus inhabituels. Le transfert, à l’aide d’une pince à épiler, de clous glissés dans 100 trous vers 100 autres trous permettra d’évaluer la dextérité du candidat. La capacité à distinguer les couleurs sera appréciée par le tri de 30 dés de couleur verts et bleus du plus vert au plus bleu. Le test des Silograms permet lui d’évaluer la facilité d’apprentissage des langues: une liste de vingt mots et leur correspondance dans une « langue inconnue » est proposée au candidat qui devra restituer les mots anglais sur la base des mots en langue étrangère. Un test similaire sera par la suite réalisé avec des nombres. Le candidat devra ensuite reconstituer un parallélélogramme avec des blocs de bois ou on lui demandera d’imaginer où se trouvent les trous faits sur une feuille de papier plié une fois celle-ci mise à plat. Certains tests sont plus classiques: le principe des séries de chiffres ou des questions à choix multiple de vocabulaire aura peu de secrets pour les lecteurs de magazines et leurs pages « jeux d’été ».

Pour tous les candidats, les tests réservent une part inévitable de surprises, entre aptitudes non confirmées ou révélation de dons insoupçonnés. Je suis allée passer les tests qui, pensai-je, valideraient mon cartésianisme, ma capacité de raisonnement et mon agilité avec les chiffres. A ma grande déception, mes tests ont décelé une capacité de déduction à peine supérieure à la moyenne et des aptitudes au jugement artistique proches du handicap. Par contre, mes tests ont aussi révélé des dons en musique « that many professional musicians would envy », une capacité d’abstraction en 3D dans les derniers percentiles de la population et du « foresight », ou capacité à « brainstormer ». Certes, en y réfléchissant deux secondes, je ne suis jamais intimidée par un guide de montage Ikea mais de là à y voir un don naturel, le pas n’avait jamais été franchi… Quant à la musique, l’envie a toujours été présente mais la volonté déficiente…

Une fois les aptitudes définies, le candidat aux tests se voit proposer une liste de professions ou d’activités qui exploitent les trois principales atitudes détectées, le principe étant qu’on ne peut pas trouver son bonheur dans une occupation que l’on fera laborieusement faute de dons naturels. La Jocrf se garde d’affirmer que l’inverse est aussi vrai. La vision 3D et la sensibilité aux sons me prédestine (prédestinait?) notamment à devenir réalisatrice de films ou architecte, ou à travailler dans un environnement où je jouirais d’une grande liberté. Erreur de casting ?

La Jocrf expérimente en permanence de nouveaux tests: la vitesse d’écriture et par extension d’exécution de tâches bureaucratiques, ou l’ideaphoria (la vitesse de production des idées) dans une langue étrangère en font partie. Mais elle ne teste ni les capacités physiques (si ce n’est le test du grip, qui permet d’évaluer la résistance et l’énergie d’un individu), ni la créativité, qui est, d’après la fondation, plus la résultante d’un environnement et d’une éducation que d’une aptitude. La fondation ne donne pas non plus de statistiques sur le nombre de vies transformées ou sur le nombre d’individus déçus d’avoir la vie qu’ils semblent mériter.

Si la Jocrf ne promet rien, elle pousse l’individu à mieux se connaître et à quantifier ses acquis de naissance à tout moment de sa vie. Elle reconnait que la tolérance au changement de certains peut être limitée ou que les circonstances ne permettent pas toujours d’embrasser la voie definie par de simples tests. Mais elle note aussi qu’un tout petit ajustement peut faire beaucoup dans le sentiment de bien-être et d’accomplissement de chacun. La recette du bonheur ?