Fillon or not Fillon ?

mars 25, 2017

Tous les cinq ans, je me réjouis de la perspective des élections présidentielles. Tous les cinq ans, je m’enthousiasme de cette possibilité qui nous est donnée de discuter des problèmes, de rebattre les cartes, de voir surgir de nouvelles ambitions, de tenter de nouvelles recettes. J’adore ces heures et ces heures de débats d’idées, ces contradictions, ces idées venues de nulle part, ces émissions minutées et formatées qui nous laissent sur notre faim ou parfois tellement nous ravissent. Je me régale quand quelques journalistes bousculent les traditions et proposent une autre façon de voir la politique comme ont pu le faire cette année Karine Le Marchand ou Melissa Theuriau.

Fillonniste de la première heure, j’ai été charmée par un programme qui enfin allait tenter d’autres recettes pour sortir du chômage 6 millions de personnes et pour renverser une courbe de l’endettement qui depuis 40 ans n’a pas connu d’inflexion. J’ai été enlevée par des discours qui promettaient de relancer la France pour l’amener au niveau de l’Allemagne en dix ans. J’ai été séduite par un projet qui était construit de longue date et par la colonne vertébrale qu’il dénotait. Et j’ai aimé que la femme du candidat ne soit ni une actrice, ni une chanteuse, ni une journaliste, qu’elle ait embrassé l’ombre plutôt que la lumière comme des millions d’entre nous. Mère de famille nombreuse comme elle, je pouvais enfin m’identifier un peu, un tout petit peu, à ce monde politique.

Et puis le Penelopegate est arrivé. Tout d’abord estomaquée par la nouvelle, je me suis remémorée comment ma mère, pendant trente ans, avait travaillé dans le commerce de mon père sans être déclarée, et dans son ombre. Mon père ne l’exploitait pas, ils avaient fait leurs calculs, il valait mieux financièrement pour le foyer que ce soit ainsi, même si cette situation interdisait à ma mère son indépendance financière ou de reprendre sa liberté si elle l’avait voulue. Mais elle assurait l’optimisation financière du foyer et permettait à ma mère de consacrer du temps aux trois enfants. C’était commode.

Autres temps, autres mœurs, les Fillon ont trouvé un moyen de donner un assistanat haut-de-gamme à un homme à la carrière politique riche, tout en assurant que les enfants continuent à être pris en main, que Pénélope ait une vie professionnelle « malgré » cinq enfants et qu’elle ait une sécurité financière sinon impossible à gagner. Là encore, ça devait être commode pour tout le monde. Fillon n’embauchait pas d’autres assistants parlementaires, le boulot devait être fait par quelqu’un, il a été fait par l’épouse.

Et puis sont venues les autres « affaires », les déclarations tonitruantes, les effets d’annonce dans les médias, la diligence de la justice. Chaque matin pendant des semaines, j’ai ouvert le journal en tressaillant et en me demandant ce qui allait bien sortir cette fois-ci. Pourtant, une fois ma religion faite sur le Penelopegate, je n’étais pas ébranlée, le programme était toujours là.

Jusqu’à l’affaire des costumes. Là franchement, je n’en suis pas revenue. Le cadeau d’un ami, vraiment ? Depuis quand les hommes s’offrent-ils des costumes en signe d’amitié ? Je comprends vite avec Moscovici que ça semble être une autre de ces pratiques courantes dans le milieu politique. J’imagine que c’est une façon de remercier pour services rendus ou de rémunérer sans soumettre aux impôts et ainsi d’assurer une partie d’un budget « représentation » qui doit peser sur les finances des hommes et femmes politiques. Je dois dire que ce qui me stupéfie le plus, ce n’est finalement même pas tant le geste mais le fait que Fillon n’ait pas pensé une demi-seconde qu’en continuant ces pratiques pendant la campagne présidentielle alors qu’il était déjà sous le feu de toutes les critiques, il risquait de mettre à mal tous ses efforts pour exister malgré tout. Ce manque de sens commun (le « common sense » des anglo-saxons) m’a clouée, tout simplement.

Que reste t-il aujourd’hui à l’électrice qui veut malgré tout glisser un petit papier dans l’urne le 23 avril ? Macron, le « wishy-washy », qui, dans « Au tableau », met les cartes détaillant son programme que lui donnent les enfants ni dans l’urne bleue de droite, ni dans l’urne rouge de gauche, mais qui les laisse au milieu, dans une sorte de no man’s land idéologique ? Macron qui tente de faire le grand écart entre Robert Hue et le très versatile François Bayrou et qui va finir par rallier toute la Hollandie ? Puis-je vraiment voter pour le même homme que celui choisi par Robert Hue, et même s’il n’en est pas responsable ?

Vais-je voter pour Marine, la représentante de la France périphérique ? Je ne fais pas partie de cette France périphérique, j’appelle mes collègues britanniques ou américains tous les jours et je les aime bien mes comparses de la globalisation. Ils me surprennent, ils m’agacent, ils détonnent, mais je les aime bien. Je les vois bien gênés par le Brexit et par Trump, je les vois avec leurs petites victoires, la défaite de Trump face à l’Obamacare, les difficultés de Theresa May à sortir de l’Europe détestée, j’ai de l’affection pour eux, malgré tout.

Hamon, Mélenchon. Over my dead body. Leur ignorance crasse de l’économie et des systèmes qui les nourrissent me soulève le cœur.

Alors quid ? Revenir à Fillon ? Croire qu’il faut dissocier l’homme du programme comme il faut dissocier l’artiste de son œuvre ? Voter malgré tout pour lui pour donner tort à toutes les Christine Angot fouquiertinvillesques de la France bien-pensante et inquisitrice ?

Au-delà du 23 avril et du 7 mai, que restera t-il de cette élection présidentielle ? Qui aura envie à l’avenir d’embrasser la vie politique quand on a vu ce qu’elle pouvait donner ? Qui aura envie de cette vie de moine que demande l’électeur ? Qui pourra offrir la droiture que semble réclamer la vie politique mais qu’aucun être humain, vraiment aucun, ne saurait offrir ? Qui prendra le risque que soient mis en pièce quelques principes de nos vies qu’on pensait pourtant bien ancrés dans notre ADN : la présomption d’innocence, la confidentialité des sources, le secret des enquêtes ? Qui voudra prendre le risque que sa vie soit décortiquée, triturée, jetée aux lions d’un public avide de sang politique ? Qui prendra le risque d’aller travailler dans le privé avant d’embrasser cette carrière alors que le monde politique a tellement besoin de ces interactions avec le privé ?

Quels que soit les résultats du 7 mai, le vainqueur de la présidentielle le sera par défaut. Chirac avait été élu pour éviter le Pen, Hollande pour éviter Sarkozy, Macron le sera t-il pour éviter un autre le Pen ? Quand la France parviendra t-elle à élire quelqu’un pour ce qu’il ou elle est et non pas pour éviter un mal bien pire ?

Atlas Shrugged

mai 6, 2010

« Atlas haussa les épaules ». La traduction du titre du livre phare d’Ayn Rand est maladroite mais la photo de la première de couverture de l’ouvrage est parlante : on y voit Atlas portant la terre sur les épaules, les genoux pliés par le poids du fardeau, le visage grimaçant sous l’effort.

Mon post du 22 avril évoquait l’étonnante personnalité d’Ayn Rand, la philosophe américaine d’origine russe qui a développé la théorie de l’objectivisme, qui affirme que l’objectif moral de l’existence doit être l’intérêt personnel. Atlas Shrugged est le quatrième et dernier roman d’Ayn Rand sur lequel elle a travaillé pendant quinze ans et qui expose en détails sa philosophie. Vaste fresque de plus de 1000 pages, le roman met en scène l’héritière d’une compagnie de chemins de fer – le choix d’une héritière comme héroïne est singulier compte tenu du message que l’auteur a voulu faire passer -, Dagny Taggart, en prise avec les « looters » ou profiteurs qui assaillent son entreprise : employés mécontents qui réclament en permanence, Etat qui ponctionne, régulateurs tatillons, etc. A mesure que la compagnie de chemins de fer sombre sous le poids des demandes répétées de ses employés et de lois confiscatrices, l’héroïne découvre que les créateurs qui l’entourent (chefs d’entreprise, musiciens, scientifiques) disparaissent, laissant derrière eux un monde orphelin qui se désagrège. Emmenés par un certain John Galt, on apprend qu’ils ont acheté des terres pour recréer une nouvelle société dans un lieu reculé qui ressemble à ces communautés pour riches propriétaires du Colorado.

Dès sa sortie en 1957, Atlas Shrugged a rencontré un large public qui depuis n’a cessé de croître. En 1991, dans une étude de la Bibliothèque du Congrès et du Book of the Month Club qui classait les livres qui ont le plus influencé les Américains, Atlas Shrugged se positionnait en deuxième juste après la Bible. En 1998, un sondage sur les cent meilleurs romans du XXème siècle auquel ont répondu plus de 200.000 personnes faisait ressortir Atlas Shrugged en première place.

Plus récemment le livre a connu un regain d’intérêt après la crise financière de 2008. Stephen Moore, journaliste au Wall Street Journal, soulignait le 9 janvier 2009 les similitudes entre le monde décrit par Ayn Rand et l’Amérique en crise, dénonçant en bloc le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, la place grandissante de l’Etat dans l’économie et plus globalement le soutien tous azimuts aux « incompétents en faillite ». Si Obama et son gouvernement ont cru que ces mesures étaient nécessaires pour sauver l’économie américaine, le journaliste craignait qu’elles ne résultent, au final, dans le siphonage des ressources du pays et l’appauvrissement général de la population. Le message peut sembler simpliste mais il trouve encore écho puisqu’il s’est vendu, en 2009, 500.000 exemplaires d’Atlas Shrugged aux Etats-Unis, cinquante-deux ans après sa publication.

Et pourtant, et j’en arrive au vrai sujet de mon post, Ayn Rand est quasi inconnue en France. Si the Fountainhead a été traduit – la Source Vive – mais n’est pas sorti en poche, Atlas Shrugged n’est même pas disponible en français. La seule partie du texte traduite en 1958, en Suisse, aux Editions Jeheber, est épuisée.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi la France, pays des idées, est-elle restée imperméable à Ayn Rand ? Le fait est que les Francais n’ont même pas été en contact avec la conception de la philosophe puisque son opus principal et fondateur n’est pas diffusé en France. Pourtant, certains éditeurs ont été approchés. Pourquoi ont-ils rechigné ?

Par crainte de l’investissement nécessaire pour traduire les 1000 pages du roman ? Avec sept millions d’exemplaires vendus à ce jour aux Etats-Unis, le livre est pourtant assuré de rencontrer un certain public.

Par crainte de l’effet « Bienveillantes aux Etats-Unis » ? Le livre de Jonathan Littell, profondément atypique selon les critères locaux, s’est fait assassiner par la critique dès sa sortie et s’est vendu misérablement par la suite.

Par crainte d’être associés à un livre sulfureux ? Les thèmes soutenus par Ayn Rand sont aux antipodes de la vision humaniste de la culture française. Apôtre du « laissez-faire capitaliste » comme système moral, la philosophe d’Ayn Rand soulèverait des cris d’indignation dans les foyers. Son manque de compassion risquerait de provoquer l’anathème sur toute son œuvre. Pourtant, les Français adorent partager des idées et le livre donnerait lieu, à n’en pas douter, à de nombreux débats.

Alors où est le problème ?

Nous devrions avoir une réponse rapide car un chef d’entreprise américain, amoureux de la France, a racheté les droits français du livre au Ayn Rand Institute et fait traduire à ses frais le roman. La version française sortira cet automne dans les librairies, mais la couverture ne portera pas le nom d’un grand éditeur de la place. Gageons qu’elle ne laissera personne indifférent après deux années de remise en cause très sévère du capitalisme…

Thé ou café ?

mars 23, 2010

La question, anodine dans l’avion ou dans un deli newyorkais, prend une toute autre signification à l’aune de l’administration Obama et des décisions budgétaires que le gouvernement américain a prises depuis la crise de 2008.

Répondez « tea » et vous serez catalogué comme rejetant vigoureusement l’interventionnisme de l’État dans l’économie. Choisissez « coffee » et vous apparaîtrez comme partisan d’un État fort, prêt à vous impliquer dans les décisions à prendre pour sauver l’économie américaine.

Tout a réellement commencé en 1773 par le vote, au Parlement Britannique, du Tea Act. La loi, qui confirmait une taxe sur le thé exporté par l’Angleterre vers les colonies, déclencha leur colère. Bientôt, les bateaux de thé qui amarraient dans les ports des futurs Etats-Unis furent renvoyés les uns après les autres vers l’Europe. Le 16 décembre 1774, alors que le gouverneur Hutchinson s’opposait au retour de trois bateaux vers l’Angleterre, des manifestants jetèrent à l’eau la cargaison des trois vaisseaux. Ce jour iconique de l’histoire américaine, baptisé la Boston Tea Party – la tea party est l’equivalent de la dînette pour les petites filles, marqua une étape importante dans le processus d’indépendance des Etats-Unis.

Si la Boston Tea Party exprimait plus le refus des colonies de payer des taxes sans représentation au Parlement Britannique qu’une opposition brutale aux impôts, elle a depuis été récupérée par les leaders du Tea Party Movement. Le groupe, né en réaction au plan de sauvetage des banques de 2008 et du stimulus du gouvernement Obama de 2009, prône le conservatisme fiscal et la limitation du rôle de l’État – et par conséquent des impôts. Des mouvements de contestation ont éclos spontanément aux quatre coins du pays en 2009 réunissant de plusieurs centaines à plusieurs milliers de participants, soutenus le plus souvent par des médias conservateurs, tels Fox. Il est vrai que l’endettement abyssal des Etats-Unis, qui a connu un sérieux coup d’accélérateur depuis 2008, fait froid dans le dos. Avec un endettement total de l’État de $12.311 milliards fin 2009, la facture par américain s’élève à plus de $40.000 ou €30.000. Faites le calcul pour votre petite famille, le chiffre donne le tournis…

Les chiffres de dette et de déficit budgétaire (221 milliards rien que pour le mois de février !) n’effraient pas que les Républicains. Dans un sondage NBC/Wall Street Journal du 16 décembre 2009, 41% des personnes interrogées se disaient favorables ou très favorables au Tea Movement Party, tandis que le parti Démocrate et le parti Républicain ne recueillaient respectivement que 35% et 45% d’avis positifs. Quand on pense qu’Obama a été élu seulement un an avant le sondage, on n’ose imaginer le nombre d’électeurs déçus par le Président.

Face aux protestations du Tea Party qui ont ponctué l’année 2009, une poignée de résistants a lancé une contre-offensive en créant le « Coffee Party », avec le principe assumé que l’État « n’est pas l’ennemi du peuple mais l’expression de notre volonté collective, et […] nous devons participer au processus démocratique pour affronter les problèmes auxquels les Americains font face. » Fondé par deux activistes politiques, Annabel Park et Eric Byler, le groupe ne s’oppose pas frontalement aux idées du Tea Party mais prêche la discussion et enjoint les politiciens à ne pas se laisser influencer par les intérêts des grandes entreprises qui noient les partis politiques sous les donations. Lancé sur Facebook, le Coffee Party affiche près de 180.000 fans depuis sa création en janvier 2010.

“We’re not the opposite of the Tea Party,” affirme Annabel Park dans le New York Times. “We’re a different model of civic participation, but in the end we may want some of the same things.” La porte-parole et leader du parti ne se dit pas opposée aux idées du Tea Party mais suggère parvenir aux même objectifs par des méthodes plus démocratiques et plus participatives.

Tandis que le Tea Party Movement a déjà fêté son premier anniversaire, le Coffee Party doit encore prouver qu’il n’est pas qu’un feu de paille de bonnes volontés sur internet en parvenant à recruter ailleurs que chez les intellectuels de gauche. Le cheval de bataille du Tea Party Movement est porteur et a aujourd’hui plus mobilisé que les bons sentiments du Coffee Party. Le Coffee Party a déclaré le 13 mars journée nationale du Coffee Party en tenant des réunions dans des cafés à travers le pays. Le Word Net Daily, qui n’est sans doute pas la source d’information la plus fiable des Etats-Unis, rapporte que moins de 350 groupes s’étaient réunis ce jour-là.

Le National Tea Party Day a été fixé, lui, au 15 avril, aussi connu des Américains sous le nom de Tax Day puisque c’est le jour où chaque contribuable doit renvoyer sa déclaration d’impôts. La journée nationale aurait rassemblé 200.000 à 300.000 personnes l’année dernière. La deuxième journée nationale s’annonce dans moins d’un mois et le web crépite déjà des appels au rassemblement, en réponse notamment au vote du plan « Healthcare » par le gouvernement Obama. Mobilisera t-elle encore plus que l’an passé ? Sans doute, après une année corsée en dépenses publiques supplémentaires…