Atlas Shrugged

mai 6, 2010

« Atlas haussa les épaules ». La traduction du titre du livre phare d’Ayn Rand est maladroite mais la photo de la première de couverture de l’ouvrage est parlante : on y voit Atlas portant la terre sur les épaules, les genoux pliés par le poids du fardeau, le visage grimaçant sous l’effort.

Mon post du 22 avril évoquait l’étonnante personnalité d’Ayn Rand, la philosophe américaine d’origine russe qui a développé la théorie de l’objectivisme, qui affirme que l’objectif moral de l’existence doit être l’intérêt personnel. Atlas Shrugged est le quatrième et dernier roman d’Ayn Rand sur lequel elle a travaillé pendant quinze ans et qui expose en détails sa philosophie. Vaste fresque de plus de 1000 pages, le roman met en scène l’héritière d’une compagnie de chemins de fer – le choix d’une héritière comme héroïne est singulier compte tenu du message que l’auteur a voulu faire passer -, Dagny Taggart, en prise avec les « looters » ou profiteurs qui assaillent son entreprise : employés mécontents qui réclament en permanence, Etat qui ponctionne, régulateurs tatillons, etc. A mesure que la compagnie de chemins de fer sombre sous le poids des demandes répétées de ses employés et de lois confiscatrices, l’héroïne découvre que les créateurs qui l’entourent (chefs d’entreprise, musiciens, scientifiques) disparaissent, laissant derrière eux un monde orphelin qui se désagrège. Emmenés par un certain John Galt, on apprend qu’ils ont acheté des terres pour recréer une nouvelle société dans un lieu reculé qui ressemble à ces communautés pour riches propriétaires du Colorado.

Dès sa sortie en 1957, Atlas Shrugged a rencontré un large public qui depuis n’a cessé de croître. En 1991, dans une étude de la Bibliothèque du Congrès et du Book of the Month Club qui classait les livres qui ont le plus influencé les Américains, Atlas Shrugged se positionnait en deuxième juste après la Bible. En 1998, un sondage sur les cent meilleurs romans du XXème siècle auquel ont répondu plus de 200.000 personnes faisait ressortir Atlas Shrugged en première place.

Plus récemment le livre a connu un regain d’intérêt après la crise financière de 2008. Stephen Moore, journaliste au Wall Street Journal, soulignait le 9 janvier 2009 les similitudes entre le monde décrit par Ayn Rand et l’Amérique en crise, dénonçant en bloc le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, la place grandissante de l’Etat dans l’économie et plus globalement le soutien tous azimuts aux « incompétents en faillite ». Si Obama et son gouvernement ont cru que ces mesures étaient nécessaires pour sauver l’économie américaine, le journaliste craignait qu’elles ne résultent, au final, dans le siphonage des ressources du pays et l’appauvrissement général de la population. Le message peut sembler simpliste mais il trouve encore écho puisqu’il s’est vendu, en 2009, 500.000 exemplaires d’Atlas Shrugged aux Etats-Unis, cinquante-deux ans après sa publication.

Et pourtant, et j’en arrive au vrai sujet de mon post, Ayn Rand est quasi inconnue en France. Si the Fountainhead a été traduit – la Source Vive – mais n’est pas sorti en poche, Atlas Shrugged n’est même pas disponible en français. La seule partie du texte traduite en 1958, en Suisse, aux Editions Jeheber, est épuisée.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi la France, pays des idées, est-elle restée imperméable à Ayn Rand ? Le fait est que les Francais n’ont même pas été en contact avec la conception de la philosophe puisque son opus principal et fondateur n’est pas diffusé en France. Pourtant, certains éditeurs ont été approchés. Pourquoi ont-ils rechigné ?

Par crainte de l’investissement nécessaire pour traduire les 1000 pages du roman ? Avec sept millions d’exemplaires vendus à ce jour aux Etats-Unis, le livre est pourtant assuré de rencontrer un certain public.

Par crainte de l’effet « Bienveillantes aux Etats-Unis » ? Le livre de Jonathan Littell, profondément atypique selon les critères locaux, s’est fait assassiner par la critique dès sa sortie et s’est vendu misérablement par la suite.

Par crainte d’être associés à un livre sulfureux ? Les thèmes soutenus par Ayn Rand sont aux antipodes de la vision humaniste de la culture française. Apôtre du « laissez-faire capitaliste » comme système moral, la philosophe d’Ayn Rand soulèverait des cris d’indignation dans les foyers. Son manque de compassion risquerait de provoquer l’anathème sur toute son œuvre. Pourtant, les Français adorent partager des idées et le livre donnerait lieu, à n’en pas douter, à de nombreux débats.

Alors où est le problème ?

Nous devrions avoir une réponse rapide car un chef d’entreprise américain, amoureux de la France, a racheté les droits français du livre au Ayn Rand Institute et fait traduire à ses frais le roman. La version française sortira cet automne dans les librairies, mais la couverture ne portera pas le nom d’un grand éditeur de la place. Gageons qu’elle ne laissera personne indifférent après deux années de remise en cause très sévère du capitalisme…

Les droits accordés au jeune adulte américain à mesure qu’il entre dans l’âge des responsabilités rendent l’Européen perplexe. Assez mûr pour conduire à seize ans, on lui accorde le droit de décider qui va le représenter politiquement à dix-huit ans mais la loi estime qu’il n’a pas la maturité nécessaire pour boire de l’alcool avant vingt-et-un ans…

Les responsables de l’école franco-américaine que mes enfants fréquentent ont multiplié les campagnes de prévention contre l’alcool auprès d’adolescents toujours à la recherche de nouveautés, si possible nocives. Les résultats sont mitigés. Un incident au Nouvel An et plus récemment un quasi coma éthylique dans une soirée de troisièmes leur a fait déclencher l’alerte rouge. Puisque les enfants répondent variablement – et c’est un euphémisme pour certains – à la prévention et au risque médical, attaquons-nous à l’autre source du mal, les parents. Et comment mieux faire réagir les parents si ce n’est par… la peur.

Le processus d’intimidation a commencé il y a quelques semaines. Parents et enfants ont reçu injonction de se rendre à une réunion d’information. L’école, privée, compte peu de rebelles : nous étions tous à la réunion cette semaine… Un panel de spécialistes avait été convié : un policier, un D.A. (district attorney ou procureur) et une consultante en toxicologie. Chacun dans son genre a tenté d’impressionner les parents avec la menace qui fonctionne le mieux aux Etats-Unis, celle du procès.

Prenons un exemple pas si inconcevable : votre « under-aged » ado organise une soirée où circule de l’alcool et une cascade d’événements se déclenche : un parent alerté vous dénonce à la police, la police vient vous chercher, elle vous menotte et vous emmène au poste. Le D.A. vous prévient: un procès, c’est un minimum de $100,000 qui partent en frais d’avocat pour vous défendre au pénal. Le policier ajoute sa touche : une fois menotté au poste de police, vous serez photographié de face et de profil et les photos infamantes seront diffusées dans la presse locale… La consultante en toxicologie conclut : il ne vous reste plus qu’à déménager, fissa, ou à instaurer sur le champ des règles que votre ado devra suivre. Et de suggérer: l’appel systématique aux parents de l’ado chez qui votre enfant prétend se rendre pour vérifier leur présence, le strict couvre-feu – où les parents prennent bien soin de mettre leur réveil la nuit pour vérifier que l’heure est respectée -, l’interdiction pure et simple des soirées en cas de doute, etc.

Les réactions dans la salle étaient très contrastées, traduisant de profondes différences culturelles. Tandis que les parents américains mesuraient toutes les conséquences d’un procès, les Français s’offusquaient de la dénonciation, puis du brocardage du « criminel » dans la presse, même locale. Les Etats-Unis ne voient pas de contradiction dans le fait qu’un jeune de dix-huit ans soit assez âgé pour aller se faire tuer en Irak ou en Afghanistan, mais pas assez pour boire un verre de bière. A côté de ça, la France arbore une attitude incroyablement complaisante quand il s’agit de droit et d’interdiction. Après tout, les lois sont faites pour être ignorées. Alors, chacun voit midi à sa porte ?

Pragmatiques et riches d’un héritage culturel mixte, les enfants ont au final bien mieux réagi que les parents, écartelés entre, les uns, leur trop grande permissivité, et les autres leur tentation permanente d’interdire par peur des conséquences légales de la contravention. Craignant que l’alcool ne remette en question leurs soirées du samedi, ils ont vite abondé dans le sens d’une charte où les parents s’engageraient à mieux surveiller leurs enfants, charte qui semble avoir tranquillisé les deux camps.

L’expérience de l’alcool est une leçon d’humilité pour l’immigrant aux Etats-Unis. Une intégration en apparence facile nous fait vite oublier combien nous, Européens, sommes parfois bien étrangers aux concepts de droit et de transgression, et aux principes d’éducation qui régissent ce côté de l’Atlantique.

Amer constat, vite évacué avec un… verre de vin !

De Saint-Simon à Engels en passant par Marx, nombreux sont les philosophes à avoir réfléchi et écrit sur le système socialiste. Dans la lignée d’Isabelle Paterson, libertaire canadienne de la première moitié du XXème siècle, seule Ayn Rand, écrivain, philosophe, scénariste, est parvenue à faire connaître du grand public l’unique courant de pensée philosophique qui soutient le capitalisme comme système social : l’objectivisme.

Paradoxalement, c’est une Russe née peu de temps avant la Révolution bolchévique qui est à l’origine du mouvement qui prône « l’égoïsme éthique ». Son parcours est exceptionnel. Née Alisa Rosenbaum en 1905, Ayn Rand affirme dès le plus jeune âge des convictions fortes. Au lycée, elle se déclare athée. A l’université où elle étudie les grand auteurs européens, elle clame son opposition au communisme et se voit interdire de finir son année. L’université changera d’avis et Ayn Rand trouvera le moyen d’obtenir son diplôme mais elle a pris sa décision, elle quittera le pays dès qu’elle aura fini ses examens. C’est vers les Etats-Unis qu’elle s’envole donc à vingt-et-un ans pour élire domicile à Hollywood. S’ensuivront des mois de vaches maigres où Ayn Rand multiplie les petits boulots dans l’industrie du cinéma avant de s’imposer comme scénariste – en anglais -, puis de s’essayer à l’écriture. Elle épouse un acteur de second ordre, Franck O’Connor, croisé sur un plateau. Son installation aux Etats-Unis est définitive: elle ne reverra ni l’URSS, ni ses parents.

Elle attendra dix-sept ans avant de connaître un début de reconnaissance après deux romans passés inaperçus. The Fountainhead (« La Source Vive ») marque son premier succès littéraire en 1943. Le roman dépeint la vie d’un architecte confronté à la médiocrité de son entourage et à tous ceux qui tentent de profiter de son travail et de son talent. Si le roman connait un succès international après un accueil froid de la critique, il jette aussi les fondations du chef-d’œuvre d’Ayn Rand, Atlas Shrugged, qui sortira quinze ans plus tard.

Roman philosophique de mille pages, Atlas Shrugged raconte la vie d’une femme, Dagny Taggart, dirigeante d’une compagnie de chemin de fer. Alors qu’elle se bat pour la survie de son entreprise, elle voit disparaître peu à peu autour d’elle les « producteurs » de la société, chefs d’entreprise, scientifiques, artistes, créateurs de toutes sortes qui fuient les « profiteurs » qui les entourent. Dans Atlas Shrugged, Ayn Rand illustre sa philosophie, l’objectivisme, qu’elle développera ensuite dans quelques ouvrages non romaneques et en conférences.

“Man—every man—is an end in himself, not the means to the ends of others. He must exist for his own sake, neither sacrificing himself to others nor sacrificing others to himself. The pursuit of his own rational self-interest and of his own happiness is the highest moral purpose of his life.” Pour Ayn Rand, l’homme ne doit exister que pour lui-même, sans se sacrifier aux autres ou sans que les autres se sacrifient à lui. Il doit tendre à sa réalisation et à son bonheur par ses actes et seulement par ses actes. Ayn Rand affirme aussi que le système social idéal est celui du “laissez-faire capitalism” où le rôle de l’état est réduit au seul maintien de l’ordre. Elle soutient que l’état et l’économie doivent être séparés au même titre que la religion. Sans surprise, Ayn Rand était profondement individualiste, anti-communiste et athée.

Ayn Rand a vécu en harmonie avec sa philosophie. Elle ne s’est sacrifiée ni à rien, ni à personne. Elle a vécu dans le pays qu’elle avait choisi, avec un homme affable qui jamais ne lui a fait d’ombre, en prenant pendant des années au vu et au su de son mari un amant vingt-cinq ans plus jeune qui créera un institut, le Nathaniel Branden Institute, dédié à la dissémination des idées de la philosophe. C’est aussi par choix qu’elle n’aurait pas eu d’enfant – mais son système de valeurs peut-il accepter l’existence même des enfants ?

Elle a tracé son chemin avec une volonté forcenée en suivant une des voies les plus difficiles qui soient : celle de devenir philosophe, dans une langue qui n’était pas sa langue et dans un pays radicalement opposé à tout ce qui a formé sa jeunesse.

Ayn Rand n’est pas sympathique. Il n’y a chez la philosophe ni empathie, ni chaleur, ni bienveillance. Ses biographes décrivent son intransigeance pathologique qui toute sa vie lui a fait perdre de précieuses amitiés qui avaient contribué à son cheminement : elle aurait interrompu ses relations avec des amis car ils aimaient Beethoven, elle a répudié Nathaniel Branden, et son institut, parce qu’il était amoureux d’une autre femme, elle a renié une profonde amitié avec Isabel Paterson après une querelle sur la place de la religion dans le capitalisme.

Quoi que ses idées inspirent, on ne peut nier à Ayn Rand une force de caractère exceptionnelle, une détermination immuable et un charisme magnétique. Divers instituts, et notamment le Ayn Rand Institute ou le Anthem Foundation se sont créés dans le monde anglo-saxon pour relayer ses convictions. Ses deux principaux romans, the Fountainhead et Atlas Shrugged, ont été boudés par la critique avant de trouver un immense public par le bouche à oreille. Trente ans après sa mort, la philosophe déclenche toujours les débats d’idées relayés par les nouveaux médias comme en témoigne de nombreuses pages sur Facebook.

Ayn Rand a, tout au long de sa vie, avec la force du converti, assumé des idées originales voire choquantes, mais sans jamais elle-même dévier de la ligne qu’elle défendait. Avec 25 millions de livres vendus, elle n’a pourtant pas convaincu au-delà des Etats-Unis, restant largement inconnue en dehors du pays qui l’a accueillie.

Ayn Rand est morte le 6 mars 1982. Alan Greenspan, ancien Président de la Federal Reserve et son plus célèbre admirateur, était présent à son enterrement. Sur la tombe de la philosophe, ses disciples avait placé une gerbe de fleurs de deux mètres de haut en forme de… dollar.

Corn-fed America

mars 7, 2010

Depuis quelques mois, mon employeur lance des initiatives pour limiter l’utilisation de tasses en carton. L’idée n’est pas de réduire la consommation de café offert par l’entreprise – une petite concession pour éviter que les employés descendent tous les matins une demie heure au Starbucks – mais de mettre en pratique les incantations au vert. Et tous les employés de se voir offrir une tasse estampillée du logo de l’entreprise. Si l’ambition n’a rien de spectaculaire, la tasse, pourtant, l’est et génère moult interrogations : elle est en effet fabriquée à base de plastique de mais. Vous avez bien lu, de plastique de mais…

Comment est-ce possible ?

L’Europe jette régulièrement son dévolu sur le lait ou le boeuf à travers sa politique agricole, le Japon sur le riz ou la Russie sur la pomme de terre. L’Amérique agricole, elle, investit depuis des décennies sur le maïs. Avant tout parce que le maïs est la denrée du continent par excellence. Abondamment développée par les Mayas et les Aztèques en Amérique centrale et du Sud, la culture du maïs s’est étendue sur l’intégralité du continent américain au cours du deuxième millénaire. Dès le XVIème siècle, les colons d’Amérique firent découvrir au vieux continent la plante qui s’adapta rapidement au climat tempéré de l’Europe.

Mais aussi parce que le maïs est par excellence une plante universelle et que ses domaines d’utilisation sont quasi illimités. Aux Etats-Unis, le maïs est la source principale d’amidon, que l’on retrouve dans une infinité de produits alimentaires industriels (la « processed food »), d’huile de cuisson et de gluten. Une fois hydrolysé, l’amidon de maïs se transforme en sirop sucré, le high fructose corn syrup. Fermenté et distillé, il devient alcool de grain utilisé dans la bière ou le whiskey. Et enfin, comme l’atteste ma tasse, l’amidon se métamorphose aussi en plastique, en tissu ou en adhésif.

Le produit de cette politique se trouve dans mon réfrigérateur ou sur mes étagères. Sans surprise, l’ingrédient principal du soda, des barres de céréales ou de la confiture est le high fructose corn syrup. De façon plus étonnante, le jambon, la dinde et ma sauce tartare présentent aussi des traces du produit. Ah ! Cet indéfinissable petit goût sucré de mon jambon… Les préparations pour gâteaux, le salami, la soupe en boîte de conserve, recèlent tous la présence de protéine ou d’amidon de maïs.

Le maïs serait-il partout ? Oui, et encore plus qu’on ne le croit. Car des 12.1 milliards de boisseaux produits aux Etats-Unis en 2008, moins de 10% servent à produire des ingrédients utilisés dans la processed food, tandis que 55% de ces volumes colossaux servent à nourrir le bétail. Seulement le bétail ? Non, d’après Food inc., le film polémique de Robert Kenner sur la chaîne alimentaire américaine, ce sont tous les animaux d’élevage qui sont maintenant nourris au maïs : les vaches, les porcs, les poulets et même les poissons. C’est ainsi que directement et indirectement, l’Amérique absorbe tous les ans en maïs le volume équivalent à une piscine de 750 mètres de profondeur et de côtés, ou 443 millions de mètres cubes de la graine.

Les Etats-Unis ont produit en 2007, d’après Wikipedia, 332 millions de tonnes de maïs, soit 42% de la production mondiale ou deux fois plus que le second producteur, la Chine et six fois plus que le troisième producteur mondial, le Brésil. Les Etats-Unis consacrent un tiers de leurs 922 millions d’hectares de terres cultivées au maïs. Cette prédominance, si elle est aussi historique, n’est pas totalement étrangère aux subventions accordées à la graine par Washington. Chaque année, le gouvernement américain dépense près de 8 milliards de dollars en aides au maïs, soit 80 à 85 cents de subvention par boisseau dont les prix oscillent entre $2.5 et $3.5. Cette politique agressive de subvention a sonné la mort des petits producteurs mexicains de maïs qui ont vu les prix s’effondrer de 70% entre 1994 et 2001, faisant disparaître 25% des emplois agricoles dans le même temps.

Les tasses en plastique de maïs ne passent pas au lave-vaisselle. Les consommateurs de café font diligemment la queue à l’évier pour prendre leur tour à la vaisselle et astiquer leur tasse. Chacun laisse abondamment couler l’eau, puis utilise en savon une quantité suffisante pour laver les plats d’un repas de dix personnes, enfin essuie sa tasse avec plusieurs feuilles de papier qui sont ensuite négligemment jetées là où naguère se retrouvaient les tasses en carton. En termes de communication, la tasse en maïs a fait son petit effet. En termes écologiques, on est encore en train d’évaluer l’impact…

Le pardon (2)

février 20, 2010

Hier, à 11h00 locales, toutes les grandes chaînes de télévision américaines ont interrompu leurs progammes habituels pour une quinzaine de minutes. Tout à coup, plus de dessins animés, plus de feuilletons à l’eau de rose, plus de télé-achat, plus de cours de bourse, plus de recettes filmées. Ce n’était pourtant ni pour rendre hommage à un président tout juste décédé, ni pour saluer une médaille d’or inattendue aux Jeux Olympiques, ni pour assister à une déclaration de guerre, ni pour braquer les caméras sur un nouvel attentat, ni pour célébrer la sortie d’un nouveau burger chez MacDo. Non, hier, à 11h00, le paysage télévisuel a laissé place à ce que toute l’Amerique semblait attendre depuis trois mois et désesperait de jamais voir: Tiger Woods faisaient ses excuses publiques à la télévision, celles-la même que je craignais dans mon blog du 3 janvier.

L’homme est apparu dans le décor sobre qui sied au fautif repentant, s’affichant devant le même rideau bleu sombre qu’avait utilisé Eliot Spitzer dans des circonstances similaires. Il portait le costume que les avocats recommandent les jours d’audience à leurs clients et s’adressait à un public restreint trié sur le volet: sa mère, trois représentants du PGA (Professional Golf Association, l’organisme officiel du golf aux Etats-Unis), deux employés et des journalistes, tous autorisés à regarder sans poser la moindre question.

Tiger Woods s’est offert aux spectateurs (voyeurs ?) dans la position la plus humiliante qui soit pour un personnage public, la tête baissée, l’oeil fuyant. Sur un ton monocorde qui a rappelé au téléspectateur combien rarement il avait entendu la voix de Tiger Woods, le golfeur a lu un texte préparé à l’avance où, nul doute, chaque mot avait été pesé et repesé par une armée de professionnels des relations publiques. Au cours de ses excuses, Tiger a reconnu avoir trompé sa femme et s’être afranchi des règles qui s’imposent à tous les autres, et avoué que l’argent et la gloire lui avaient permis de ne pas chercher bien loin les tentations. Certes. Sa prestation était intégralement téléguidée par IMG, la société qui s’occupe de sa carrière et de celles de bien d’autres sportifs, et on l’a blâmé pour le peu de coeur et de talent à avouer ses erreurs. Bill Simmons, sur ESPN, se montre le plus sévère de tous les medias en reprochant au Tigre de ne montrer aucune émotion.

Car en plus d’être un joueur de golf de génie, Tiger devrait savoir déballer ses affaires personnelles avec brio devant des dizaines de millions de spectateurs ?

Depuis sept ans aux Etats-Unis, je me suis habituée à beaucoup de choses : à être photographiée et à donner mes empreintes digitales à chaque fois que je passe la frontière, à ce que mes enfants récitent le Pledge of Allegiance tous les matins à l’école, au patriotisme exacerbé de mes voisins, à l’accent nasillard des adolescentes, à la religion mise à toutes les sauces, à la prière du temps de Bush chaque matin à la Maison Blanche et à devoir choisir systématiquement sur tous les menus du pays parmi les quatre mêmes desserts (cheesecake, brownie, crème brûlée, sundae)… Mais l’Européenne en moi ne s’habitue toujours pas au déchaînement des médias sur les personnalités déchues.

Où est la poule et où est l’oeuf ? Les médias reflètent-ils réellement ce que le public désire – et le pire de ce que le public désire ? Ou est-ce juste la conséquence de la dramatisation et de la mise en scène permanentes de toute situation par les médias et notamment par la télévision ? En tirant le spectateur vers ses pires penchants, les chaînes excitent leur public pour gagner quelques dizièmes de pourcentage d’audience dans la guerre de tranchée télévisuelle. Les quelques Américains à qui j’ai posé la question m’ont répondu d’un revers de main. Non, eux n’ont pas regardé ce « crap ». Et pourtant, ils étaient nombreux devant leur téléviseur hier.

Alors, qui regarde et pourquoi ? Par rigorisme ? Après tout le sportif reconnait ne pas avoir joué avec les mêmes règles que le reste de la population. Mais comme le souligne Bill Simmons, sa vie entière est régie par des règles différentes. Par jalousie ? Pourquoi Tiger Woods aurait-il la gloire, le talent, la richesse, une femme superbe, un yacht, sans un revers de temps en temps ? Par vengeance ? Celui qui a vécu par les médias et pour les médias devra expier par eux ? Par dépit ? Le golfeur ne renvoie t-il pas à des millions d’inconnus qui le regardent leur propre image de vie médiocre ? Ne leur rappelle t-il pas les exploits qu’ils n’ont pas réalisés, les femmes superbes qu’ils n’ont pas séduites, l’argent qu’ils n’ont pas gagné, bref la vie qu’ils n’auront jamais ?

Enfin, une question me tarabuste. Tiger avait-il besoin de faire ça ? Qu’avait t-il derrière la tête ? Est-ce un seul souci d’argent ? Le but est-il juste de récupérer ses sponsors et de reséduire un public pour lui vendre des rasoirs, des montres, des boissons énergétiques ou du conseil en entreprise ? Ou prendre le monde à parti a t-il été le seul moyen qu’il ait trouvé pour SE forcer à changer ou pour s’excuser auprès de son épouse ?

La seule dont il devrait souhaiter l’absolution, sa femme, n’était pas sur le plateau hier pour soutenir publiquement son mari. L’histoire ne dit pas si elle était même en coulisses. Et son père, celui qui l’a pris en main à l’âge de trois ans pour en faire le plus grand champion de golf de tous les temps, n’était pas là non plus. Seule sa mère à montré publiquement son soutien à Tiger Woods et pardonné à son fils. Mais une mère, ça ne compte pas, ça excuse tout…

Le pardon

janvier 3, 2010

« It’s what you do next that counts ».

Tiger Woods, les mains sur les hanches, scrute une balle venue s’échouer au bord d’un ruisseau. Il réfléchit au prochain coup qui devra l’en faire sortir. Jusque fin novembre 2009, la publicité pour Accenture prenait tout son sens. L’athlète et la société de conseil marchaient main dans la main dans la victoire contre les obstacles.

Le 27 novembre 2009, le monde de Tiger s’est écroulé après un accident de voiture anodin, en sortant de chez lui à 2h30 du matin. La presse s’est d’abord étonnée qu’il percute si bêtement une bouche d’incendie sans même être en état d’ébriété, et en a vite conclu qu’il venait de se disputer avec sa superbe femme sur des rumeurs d’infidélité révélées par un tabloïde l’avant-veille. Les jours qui ont suivi ont ressemblé à l’éclatement d’un ballon de baudruche : la première rumeur a été l’aiguille perçant le ballon d’un sportif gonflé de 100 millions de dollars de pub par an, le trou a été amplifié par des bruits de plus en plus insistants et le ballon a fini par crever après les « épanchements langoureux » de jeunes femmes dans la presse sur leurs relations intimes avec le champion. Jeunes femmes, mais certainement pas jeunes filles.

La stupéfaction s’est alors emparée de l’Amérique. L’enfant chéri du golf qui a donné au sport télévisé ses lettres de noblesse, qui faisait grimper au cocotier scores d’audience et annonceurs, qui, métis afro-asiatique, réconciliait les races du pays, qui avait épousé une femme sublime et froide qui snobait les paparazzi, tombait. Comme toujours dans des cas pareils, la presse s’est déchaînée. Le New York Post, tabloïde avide d’histoires sordides, lui a consacré pas moins de vingt couvertures d’affilée en fin d’année 2009, toutes plus racoleuses et sensationnelles les unes que les autres. Chaque jour donnait lieu à une nouvelle plus croustillante pour le lecteur et plus avilissante pour le sportif. Danseuses de bar, entraîneuses et masseuses se succédaient dans la vie du Tigre, générant d’incrédules interrogations : comment un homme à l’image si polie pouvait dissimuler une vie si dissolue, comment pouvait-il faire un tel grand écart dans sa vie privée entre une épouse si délicate et des maîtresses si vulgaires dont il achetait le silence depuis des années à coups de millions de dollars ? L’homme qui jamais ne s’exprimait dans les médias se contentait de surfer sur l’image lisse que ses sponsors lui faisaient endosser.

Si la nouvelle a fait trembler la terre sportive, elle a moins surpris le monde médiatique qui rapporte régulièrement des histoires d’infidélité. Nombreux sont ceux qui ont connu la foudre déclenchée par leurs tromperies une fois celles-ci révélées au grand jour. Quelques uns, à l’instar de Kobe Bryant, l’un des meilleurs joueurs de basket du moment, ou de Dominique Strauss-Kahn, président du FMI, y ont réchappé et ont retrouvé leur statut antérieur – quoique altéré – une fois la tempête mediatique apaisée. Mais au final, peu retombent sur leurs pieds.

Eliot Spitzer, ancien gouverneur de l’Etat de New York et Mark Sanford, ancien gouverneur de la Caroline du Sud, en ont perdu d’autant plus facilement leur titre qu’ils s’étaient fait élire sur leur vertu proclamée. Harry Stonecipher, ancien President de Boeing, a lui aussi été déboulonné de son poste. John McCain et John Edwards, anciens candidats à la présidentielle, ont perdu des voix à la révélation de leur infidélité qui a ainsi contribué à leur défaite. Enfin le plus célèbre des infidèles, Bill Clinton, a manqué être destitué et reste maudit pour une partie des Démocrates – nul besoin de même évoquer son sort chez les Républicains. Bernard Madoff, plus grand escroc de l’histoire, est sans doute celui qui s’en est sorti le mieux ces dernières années : en faisant volatiliser 65 milliards de dollars, il avait commis un crime encore plus grave.

Conseillé par des experts en communication, l’infidèle tente de se refaire une virginité médiatique en s’excusant publiquement et si possible à la télévision. Les excuses doivent s’adresser tout d’abord à son épouse, puis à ses enfants, puis à « tous ceux qu’il a pu blesser », électeurs en tête si la personne est politique. Elles ne peuvent être prononcées du bout des lèvres, elles doivent montrer une contrition, feinte ou sincère. En mars 2008, Eliot Spitzer présenta des excuses et démissionna au même moment de son poste de gouverneur de l’Etat de New York, accompagné de son épouse aux yeux gonflés d’avoir trop pleuré. Son discours incluait les mots « remorse », « love », « compassion », « apologize », « heal », « responsibility », « common good », « hope », « prayer » et plusieurs fois « family ». Tiger Woods a essuyé une salve de critiques après avoir seulement avoué et reconnu sur son site internet le 4 décembre 2009 des « transgressions« . Le regret n’était pas assez fort. Le fautif n’a pas été pardonné.

Derrière son téléviseur ou son journal, le citoyen a le pouvoir d’absoudre ou non le pêcheur et de le remettre en selle. Ses croyances, ses expériences et sa propre vie sentimentale le rendront prompt ou pas à pardonner les écarts de conduite d’un autre. Mais l’infidèle doit passer par la mortification et remettre son jugement entre les mains d’un public puissant car électeur, spectateur ou consommateur. Au-delà des valeurs morales fortes et puritaines qui régissent l’Amerique, les infidèles bafouent des espoirs de vote ou d’achat.

Kobe Bryant s’est fait oublier en faisant vibrer l’amateur de basketball sur les courts, Dominique Strauss-Kahn en gérant habilement au sein du FMI la crise financière de 2008. Tiger Woods aura fort à faire. Il n’a toujours pas prononcé les excuses sincères attendues et en arrêtant momentanément le golf, il ne peut se racheter en ravissant ses ex-fans par son talent. D’ailleurs, endeuillé, le golf télévisé souffre de mauvais scores d’audience depuis la chute de son chouchou. En attendant, de nouvelles révélations continuent d’assombrir régulièrement l’horizon de l’athlète désormais lâché par épouse et sponsors. Nul doute que la repentance devra être sévère et que le chemin vers le pardon sera long et difficile.

Tout d’abord, prenez un thème cher à tout individu un peu esseulé, ou à tout employé en mal de réussite, vous toucherez ainsi un lectorat comprenant une part importante de la population. Promettez sur la jaquette du livre baptisé d’un titre accrocheur, par exemple « How to Win Friends and Influence People », d’apprendre à bien vivre et à prospérer et ne cachez pas votre ambition de mener votre lecteur à la réussite dans un monde qui change. Veillez à ce que le monde ne soit pas que le monde, il doit aussi être changeant…

Saucissonnez votre démonstration en quatre sections au message simple : techniques fondamentales de gestion des relations, comment vous faire aimer, comment faire gagner vos idées et comment changer les autres à leur insu. Puis tranchez à nouveau chaque section en trois, six, neuf ou douze chapitres courts contenant chacun une et une seule idée maîtresse : à moins d’un thème fort comme « Arouse in the other person an eager want » (Faîtes naître le désir chez l’autre), vous ne dépasserez pas quinze pages par chapitre. Le lecteur devra pouvoir le lire et le relire pour intégrer la leçon.

Commencez chaque chapitre par une expérience personnelle. Très vite, le lecteur pourra s’identifier rapidement à votre histoire qui devra apparaître comme un succès progressif, fruit d’années de travail. N’hésitez pas à puiser dans vos souvenirs de jeunesse ou de vacances en citant le plus d’Etats possibles, dans vos expériences quotidiennes, à la poste ou à une table de bridge, ou dans les anecdotes de votre beau-frère. Racontez des histoires personnelles qui se seront produites à l’étranger, insistez sur la vocation internationale de votre ouvrage.

Rappelez régulièrement quelques travers humains. « Les autres ont peut-être totalement tort mais ils ne le pensent pas. » ou  » Les gens à qui vous parlez sont cent fois plus intéressés par eux-mêmes que par vous. » Ou encore « La plupart d’entre nous sont aveuglés par des idées préconçues, par la jalousie, la suspicion, la peur, l’envie et la fierté. » Il vous sera plus facile après de les exploiter pour appuyer votre démonstration.

Soyez modestes et citez plus souvent qu’à votre tour les philosophes. Socrate, bien entendu, et sa méthode, tiendront une place centrale dans votre livre. Mais n’oubliez pas d’autres penseurs qui viendront conforter vos propos : Confucius vous permettra de disserter sur la paille et la poutre, Lao-Tse sur les mérites de faire croire à votre interlocuteur que votre idée vient de lui, la Rochefoucault sur la facon dont gérer ses ennemis. Mais soyez bref, vous ne résumerez ces pensées philosophiques qu’en quelques lignes.

Abstenez-vous de citer une religion ou citez-les toutes. Le taoisme et l’hindouisme pourront se retrouver sur le thème du « ne fais pas à l’autre ce que tu ne voudrais qu’on te fasse » mais chacun devra individuellement apporter sa pierre à l’édifice. Dissertez peut-être sur l’amour et la haine chez Buddha mais évitez de citer les trois grandes religions, trop conflictuelles.

Au fil des pages, parsemez votre ouvrage d’exemples concrets tirés du destin de quelques grands hommes : des politiques, Lincoln, le General Lee, Roosevelt, Taft, Napoleon, y tiendront une place centrale, viendront ensuite quelques hommes d’affaires comme Charles Schwab ou les Rockfeller. Réservez même une place à quelques bandits plus ou moins célèbres. Certains de vos lecteurs se retrouveront dans Al Capone. Enfin, n’oubliez pas quelques femmes, Louisa May Alcott ou votre nièce feront parfaitement l’affaire !

Enfin, et c’est là le plat de résistance, rajoutez par dizaines des illustrations tirées d’anecdotes d’hommes de la rue transformés par vos conseils : du marchand de bois new yorkais qui renonce à vouloir avoir systématiquement raison et devient meilleur commercial de son entreprise, du restaurateur français qui retient une employée démissionnaire en la complimentant devant le reste du personnel, de l’épicier allemand qui responsabilise une salariée en la chargeant de la tâche annexe qu’elle accomplissait jusque là négligemment, du père chinois qui accepte de reconnaître une erreur et de perdre la face auprès de son fils pour se réconcilier avec celui-ci et faire connaissance, enfin, avec son petit-fils…

Votre outil de vente est prêt. Illustré d’au moins une histoire par page, votre ouvrage ne sera néanmoins pas complet sans un rapide calcul de retour sur investissement. Prenez l’un des cas d’homme de la rue décrit ci-dessus, l’un de ceux à qui votre méthode a particulierment réussi. Sur la base de son nouveau salaire, calculez le retour sur investissement du séminaire auquel il aura participé – en plus du livre, bien évidemment, vous organiserez des sessions de formation de par le monde – et son nouveau nombre d’amis vous permettra d’en mesurer la progression…

Consommez puis digérez !!!