Qu’est-ce qui fondamentalement distingue l’homme des animaux ? Qu’a t-il de plus pour être parvenu à se hisser en haut de la chaîne alimentaire ? Qu’est-ce qui lui a permis à de distancer le singe, son frère d’il y a quelques centaines de milliers d’années ?

Pour Yuval Harari, l’auteur de Sapiens, la réponse à toutes ces questions repose dans la capacité humaine à parler de choses qui n’existent pas. Entre il y a 70 000 et 30 000 ans, l’homo sapiens, entre dans ce que l’auteur appelle la révolution cognitive et il le fait grâce au langage, qui, du fait de son incroyable malléabilité, lui permet de connecter un nombre limité de sons et de signes pour produire une infinité de significations. C’est grâce au langage que l’homme peut interagir avec les autres humains et parler  d’une réalité qu’il peut toucher et qu’il peut voir. Mais c’est aussi lui qui lui permet de s’extraire de son environnement immédiat et de communiquer avec les autres humains sur des éléments non réels, sur des fictions qu’il aura fabriquées avec ses normes et son système de valeurs. Ces fictions nous explique Harari, ce ne sont rien moins que les religions, les nations, les droits de l’homme ou les entreprises.

homo sapiensUne fois ce postulat posé, Yuval Harari se lance avec Sapiens dans un récit de ce que l’homme a réalisé dans ces 70 000 dernières années. A l’échelle du temps, c’est très court. Et quand on pense combien la terre est minuscule à l’échelle de l’univers, on réalise combien l’homme, sur sa petite terre, dans son petit coin, pendant ce très court laps de temps, a créé une incroyable machine à fictions.

Harari relève, chez l’homme, sa capacité à raconter des histoires pour assurer un lien social qui lui permet de survivre et de procréer. Pour écrire ce livre, l’auteur s’est, lui, transformé en magistral conteur et en génial vulgarisateur. Si l’ouvrage suit un ordre chronologique, il est axé sur vingt thèmes qui viennent éclairer les trois grandes étapes de l’évolution humaine : la révolution cognitive, la révolution agricole et la révolution scientifique. Chacun des thèmes est illustré par une, deux trois anecdotes relatées avec une grande verve et souvent beaucoup d’humour qu’il va chercher aussi bien dans l’histoire de la Tasmanie que celle de l’Inde ou de l’Angleterre.

Il est peu dire que Sapiens se lit comme un roman et bien mieux qu’un roman, avec ses héros, ses rebondissements et ses scènes d’anthologie. Même si l’auteur explique soigneusement que l’histoire n’est pas un processus linéaire – même si elle se souvient moins bien des peuples disparus, des langues évanouies, des expéditions qui échouent et des hommes politiques battus  -, il tient le lecteur en haleine en créant un fil rouge autour d’un fabuleux voyage qui touche aussi à l’économie, à l’anthropologie, à la sociologie, etc.

Le livre fourmille d’anecdotes : de comment la cuisson des aliments a permis à l’homme de digérer plus vite et d’allouer l’énergie économisée à son esprit plutôt qu’à son corps, de comment l’Amérique a été baptisée par erreur du nom d’un marin qui ne l’a pas découverte, de comment la traite des Noirs entre le XVIème et le XIXème siècles résultait avant tout d’une décision économique et sanitaire, de comment l’explosion d’une énorme bulle financière qui a rendu les finances de l’Etat exsangues a contribué à la révolution française, etc. Harari n’hésite pas non plus à bousculer quelques idées reçues : en définissant la religion comme un système de normes et de valeurs fondées sur la croyance en un ordre surhumain, il range les grandes idéologies du XXème siècle (libéralisme, communisme, capitalisme, nationalisme et nazisme) au rang de religions au même titre que le Catholicisme ou l’Islam.

Après 400 pages de détails historiques, Harari nous rend pourtant à l’évidence : d’un pur point de vue scientifique, la vie humaine n’a aucune signification. Elle n’est que le résultat de processus évolutifs aléatoires qui n’ont aucun objet ni aucun but. Nos faits et gestes ne font pas partie d’un plan cosmique divin et si la terre venait à disparaître, l’univers continuerait sans doute à tourner comme si de rien n’était. La conséquence immédiate de cette réalité scientifique est que la signification que chacun donne à sa vie, cet autre « storytelling », n’est qu’illusion.

Alors bien entendu, arrivé à ce constat dépressif, Harari ne peut que s’interroger sur la signification réelle de nos vies et sur ce qui participe à notre bien-être. L’auteur devient alors plus philosophe qu’historien, son esprit vagabonde sur le bonheur et la souffrance des individus sans pourtant trouver plus de solutions que les philosophes, poètes et religieux qui s’y essaient depuis plusieurs dizaines de milliers d’années.

Harari est formel: notre monde ne va cesser de se globaliser car la planète adhère de plus en plus aux mêmes valeurs de capitalisme, de droits de l’homme, de justice, etc. Et si nous allons vers encore plus de globalisation, Harari pourra se targuer d’avoir écrit le premier livre d’histoire globale. Digne héritier de l’ « honnête homme » de Montaigne, il allie une culture livresque et une remarquable capacité à la transmettre.

Pour une lectrice peu versée en histoire comme je le suis, ce livre a été une révélation. Bien entendu, j’ai en tête quelques morceaux du puzzle du monde étudiés à l’école, glanés dans quelques romans ou racontés dans quelque film hollywoodien. Ma connaissance historique est très marquée par mon éducation française, mes deux années passées au Japon et mes neuf années aux Etats-Unis. Mais jamais je n’avais eu une telle perspective d’ensemble, Harari raccroche les morceaux de mon puzzle historique en en donnant une cohérence et une logique que jamais je n’avais suspectées.

Hier, j’ai assisté à un meeting politique, j’ai commencé la lecture d’un roman et discuté de startups avec l’un de mes enfants. A chaque fois, je n’ai pas pu ne pas me dire que rien de cela ne contribuait à ma survie et que chacun de ces actes revenait à participer à l’une des fictions inventées par l’homme. A chaque fois, je n’ai pas pu ne pas me demander : à quoi bon ? Même à cette question, Yuval Harari trouve la parade : tant que je peux me convaincre que les fictions auxquelles je participe sont en ligne avec les fictions des gens autour de moi, je devrais parvenir à trouver le bonheur dans cette conviction.

CQFD

Alors bien sûr, l’amie prodigieuse ne va pas révolutionner le monde littéraire : ses personnages, bien que nombreux, sont trop peu fouillés dans leur description, ou un chouïa manichéens : les femmes sont volontaires ou laides, les hommes paresseux,  sanguins ou intellectuels, on ne les connaît pour pas plus d’un trait de caractère, deux à la rigueur.

Sorti des deux héroïnes, il n’y a pas beaucoup de place pour plus de nuances dans les personnages.  Et c’est dommage. Ce qui est dommage aussi, c’est qu’Elena Ferrante n’a pas pu s’empêcher de faire des hommes dans ce premier tome des êtres faibles et peu subtils et de faire poindre des désirs lesbiens entre les deux héroïnes. Las ! Ces traces de féminisme semblent soufflées par l’air de notre temps.

naples-cityAu-delà de ça, le portrait d’une Naples miséreuse à la sortie de la guerre et qui rentre à pieds joints dans les trente glorieuses est saisissant de vie : par le biais de ses deux héroïnes que nous allons suivre dans toute cette longue saga, c’est la classe ouvrière qui y est racontée avec ses moyens de défense et ses instincts de survie.

Quand Elena Ferrante trace le quotidien de la famille de savetiers de Lila, l’une des deux héroïnes, on n’est pas loin de Zola : pas étonnant qu’elle saisisse la première occasion pour se sortir de son milieu. L’autre héroïne, Léna, aura la chance de continuer ses études, poussée par une institutrice qui tous les ans revient expliquer à ses parents incrédules qu’il faut pousser la petite, et même si c’est une fille.

Dans ce premier tome, Elena Ferrante ne raconte que l’enfance de ses deux héroïnes qui vivent et s’éduquent dans la rue et le quotidien de leurs parents qui triment tous les jours pour joindre les deux bouts. En filigrane, on voit poindre dans cette première tranche de roman le communisme, la mafia, qui n’est jamais nommée et qui pourtant est partout, le pouvoir des femmes qui ne va aller que grossissant et la société de consommation qui n’en est, dans les années 1950, qu’à ses balbutiements.

L’amie prodigieuse est plus qu’un page turner, même si c’en est un aussi (430 pages lues en une journée de vacances…). En plus d’une histoire fleuve et bien ficelée, Elena Ferrante offre aussi un regard ému sur la pauvreté d’après-guerre, une tape amicale sur l’épaule de gamines qu’on encourage à briser les appréhensions familiales et un souvenir attendri sur une ville où chacun tente de faire du mieux qu’il peut compte tenu de ses propres limitations.

Je n’ai jamais rien lu de l’Italie du sud de cette période ailleurs que dans les livres d’histoire. En mettant en scène ces familles en ces lieux, l’auteur ouvre une fenêtre sur une période de l’histoire que la mafia et la misère ont souvent rendue honteuse. Naples vibre sous la plume de l’écrivain, ses jeunes filles ont l’enthousiasme et la rage de ceux et celles qui veulent échapper à la vie de leurs parents, bref, Elena Ferrante nous emmène dans la ville de son enfance et le lecteur se laisse emporter avec beaucoup d’abandon. Vivement le deuxième tome !

Proust47 ans, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour enfin attaquer « A la recherche du temps perdu ». Attaquer ?

Amazon liste les quatorze volumes de la version kindle, impossible de voir le nombre de pages et d’estimer la somme de lecture, elle paraît juste immense. Les volumes sont là sous les yeux, à la portée d’un clic de souris, et vierges de ma lecture, c’est bien une attaque en bonne et due forme qu’il faut envisager. Aucune excuse pour ne pas le faire.

Je charge le premier tome, je l’ouvre, je clique rapidement sur la touche de droite pour faire défiler les pages, je jette un regard rapide sur ces écrans denses que ni dialogue, ni chapitre, ni paragraphe n’aèrent, même la couverture des tomes Kindle sur Amazon ne s’embarrasse de la moindre petite illustration, les mots sont là, bruts et nus, le support lui-même n’amène aucun échappatoire à la lecture. Les phrases sont longues, les mots se tassent, seule la virgule vient ponctuer les millions de signes qui s’étalent sur ces pages.

Je me sens face à ce premier tome comme sur la planche d’un tremplin à dix mètres. Terrorisée de franchir le pas, terrorisée d’un échec de plus, celui de me voir, deux ou trois heures plus tard, une fois encore, une fois de plus, abandonner une lecture trop ardue. Les mots, les fois précédentes, je les comprenais bien tous, un par un, mais ensemble, ils ne faisaient pas sens, je restais étrangère à ce monde suranné que Proust semblait décrire, j’écoutais les mots mais je ne les entendais pas. Toutes les fois précédentes, j’ai reculé, fatiguée par avance des efforts à fournir.

Pourtant, le tout début m’est très familier. Proust est tellement inséré dans notre culture française que déjà je connais la si célèbre première phrase (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure », prémisse de longues insomnies), la madeleine si évocatrice que j’en ai prénommé ma fille, la tante Léonie dont la mélancolie ressemble étrangement, dans ses signes cliniques, à la longue dépression nerveuse de mon père, et Odette de Crécy que Charles Swann épouse à partir du moment où il réalise qu’il ne l’aime plus (« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »).

Les phrases sont longues, denses, sinueuses, ondoyantes. Il ne faut pas s’arrêter et les décortiquer pour essayer de les comprendre mot par mot, il faut accepter de ne pas tout saisir et laisser le récit se dérouler, les idées et les situations se forment au fil des phrases, le paysage se projette, les personnages prennent vie, le récit s’anime. Au fil des mots narrant des situations insignifiantes et des fragments de scènes, les êtres émergent, prennent une existence et une place grandissantes, ceux qui n’apparaissent dans un premier temps que comme des fantômes se voient sculptés par la narration et deviennent infiniment réels.

Le roman de Proust ne raconte pas l’histoire de héros, il dessine le quotidien de bourgeois du XIXème siècle au final bien ordinaires – à l’exception sans aucun doute du narrateur et de Charles Swann – mais il donne à chaque acte a priori insignifiant du quotidien, à chaque objet qui entoure ses personnages, le pouvoir de construire, pour le narrateur, une mémoire et des émotions. Chaque « petit rien » du quotidien, chaque rituel, chaque geste contribue, quelle que soit son importance, à la construction de souvenirs du narrateur.

La première partie de « Du côté de chez Swann » (« Combray ») est particulièrement saisissante. Proust y décrit les émotions minuscules d’un enfant hyper-sensible à la vie rangée et organisée par des parents bourgeois à la campagne. On imagine cet enfant dont la vie ne semble rien et dont pourtant chaque acte du quotidien, chaque objet et chaque interaction avec un membre de son entourage façonne la personnalité en formation. Proust parvient à se remémorer tous les coups de burin qui ont participé, enfant, à la construction de l’adulte et les retranscrit d’une façon admirable. Le narrateur n’est pas un enfant tel qu’on le comprend en ce début du XXIème siècle, il est un adulte en émergence et c’est cette émergence que Proust narre si subtilement.

J’ai beaucoup lu et essayé tous les genres, la littérature, la science-fiction, la poésie, la BD. Au fil des années, j’ai fini par réaliser que les seules lectures qui me touchent sont celles qui expriment des émotions familières, qui décrivent une sensation furtive, une impression ressentie hier, il y a un an, autrefois, dans mon enfance, éprouvée secrètement mais jamais exprimée, celles dont l’auteur parvient, au détour d’une phrase, à révéler l’instantanéité de mes propres émotions.  Proust raconte des morceaux de vie et des morceaux de ma vie car jamais je ne me suis dit autant de fois à la lecture d’un livre que mon Dieu, cette impression, je l’ai déjà eue, cette scène, je l’ai déjà vécue, ce moment, c’est le mien, qu’en lisant « Du côté de chez Swann ».

Proust écrit une partie de ma vie : à Combray, c’est un bout de mon enfance qu’il écrit, chez Swann, c’est un morceau de ma vie amoureuse, Odette, c’est moi, Gilberte, c’est un garçon dont enfant j’étais amoureuse et dont je guettais la venue, et le bois de Boulogne, voilà que derrière quelques feuillages et digressions sur les essences qui parsèment ce petit morceau de vie de Paris, c’est mon jogging que je revis. Rien n’est pareil, les scènes, je ne les ai pas vécues, et puis c’était il y a cent ans, et pourtant la familiarité des impressions décrites me renvoie à ma propre vie, ce sont des morceaux de moi que décrit Proust.

J’ai fini « Du côté de chez Swann ». La lecture est difficile, combien de fois suis-je revenue en arrière en me disant que vraiment, j’avais lu ça dix pages auparavant ? Et pourtant, une fois ce premier tome achevé, l’impression est ardente, c’est comme si Proust, cinquante ans avant que je naisse, avait écrit non pas ce que j’allais vivre mais une part de l’empreinte que les objets qui m’entourent et que les situations que je vis auraient sur ma propre perception du monde.

Le livre reposé, je suis hagarde, épuisée d’une telle introspection venue d’ailleurs et d’une introspection, on ne le répètera jamais assez, si joliment écrite. Dehors, le monde vit, il va falloir ressortir, ré-affronter la rue, le travail, les gens, tout ce qui va continuer à marquer de son empreinte ce que je vais continuer à être. Et dans dix ans, dans vingt ans, quand je relirai Proust, c’est lui qui me les racontera, c’est lui qui narrera « ma » suite.

Toutes les fois précédentes, à deux doigts d’attaquer la lecture de Proust, je m’étais raccrochée au tremplin et je n’avais pas sauté. Cette fois-ci, j’ai sauté pour de bon et en m’ouvrant son monde, c’est un peu plus du mien qu’il a mis à jour. Cette sensation est à la fois jouissive et effrayante : jouissive car je ne connais plaisir plus intense que de lire dans un texte des mots qui traduisent une sensation que je j’ai pu éprouver hier ou autrefois, effrayante parce que si Proust les a vécues et décrites il y a cent ans, et si c’est une partie de ma vie intérieure finalement qu’il narre, qu’est-ce que ma vie intérieure ?

Proust, en pratiquant une telle introspection sur lui et par rebond sur ses lecteurs, jette le doute sur nos egos, sur un vague sentiment d’unicité et de singularité. Qui suis-je sur cette planète si ce que je vis, ce que j’éprouve, l’impact qu’ont sur moi les êtres et les choses, quelqu’un les a décrites il y a cent ans ?

Choderlos de Laclos, militaire désœuvré par l’absence de guerre, trouva dans l’écriture des Liaisons Dangereuses une occupation pour ses longues journées sans activité. Quelle chance ! L’histoire ne se souvient plus de la guerre qu’il n’a pas faite, mais la littérature est vernie d’avoir hérité de ce roman épistolaire. Que l’ennui a du bon !

Les Liaisons Dangereuses est un livre de contrastes où la langue la plus belle qui soit sert à décrire la moralité la plus vile qui soit. Le français a t-il jamais été si bien utilisé ? Le roman se compose de 175 lettres, moments délicieux que le lecteur picore au gré de ses envies et de sa disponibilité. Les lettres s’imbriquent et s’appellent les unes les autres, assurant une lecture vivante d’un roman qui traite tout à la fois tout à la fois de la trahison, de la rivalité, de l’hypocrisie, du cynisme, etc.  L’écrivain affecte même à chacun de ses personnages un style qui permet au lecteur, dès les quelques premières phrases de chaque lettre, de reconnaître la patte de celui ou celle qui l’écrit. Laclos parvient ainsi à composer par de toutes petites touches une histoire, au final, d’une très grande fluidité.

LiaisonsAu gré des pages, Laclos fait rentrer ses personnages dans une danse de séduction sans fin. Et tous autant qu’ils soient, ils virevoltent, trompent, trichent, menés dans un quadrille étourdissant d’immoralité par deux maîtres de la manipulation, la marquise et le vicomte. Les deux héros, rivaux dans la séduction, s’occupent à ravir les âmes pour s’en désintéresser aussitôt. On les imagine, chacun de leur côté, sur le mur personnel de leurs conquêtes, gratter les bâtons verticaux et biffer les dizaines. Laclos relate leurs stratégies, leurs approches, la douceur de leurs discours et une fois leurs conquêtes soumises, leur désintérêt subit des hommes et des femmes qu’ils ont fait tomber. Mais Laclos, de sa plume et de son pouvoir d’écrivain qui a fait naître de si vils êtres, vengera les victimes : la marquise et le vicomte connaitront à la fin du livre une déchéance à la mesure de leur propre cynisme.

La plume de Laclos n’est pas tendre non plus pour les victimes. Pour les punir de leur pusillanimité, il leur réserve un sort plus enviable que celui de la marquise et le vicomte, mais un sort qui ne les condamne pas moins à quitter le chemin qu’ils avaient consciemment ou inconsciemment choisi de poursuivre : l’une retournera au couvent, l’autre rejoindre l’Ordre de Malte, la troisième finira par mourir de honte et de chagrin. C’était encore une époque où l’on pouvait mourir de l’un ou de l’autre.

Laclos, avec l’autorité quasi-divine du romancier sur ses personnages, finira par frapper sévèrement tout écart aux mœurs du XVIIIème siècle. Il le fait aussi avec une élégance des mots qui rend le contraste plus saisissant encore. Mais tout au long de ces magnifiques 350 pages, il n’oublie pas de parler de l’amour avec une très grande finesse. La culture populaire ne retient des Liaisons que le cynisme et la manipulation, le roman contient pourtant de très belles pages sur le sentiment amoureux. Un roman unique.

L’Oeuvre, Emile Zola

août 19, 2015

l'oeuvreQue dire de l’Oeuvre qui n’ait déjà été dit ?

L’écriture est éblouissante, j’ignore si on peut parler de mise en abîme mais la description, par des mots, du processus créatif de l’artiste (le peintre avec Claude Lantier, le sculpteur avec Mahoudeau ou le romancier avec Sandoz), de sa douleur, de ses espoirs et bien entendu chez Zola, de ses déceptions, est prodigieuse. La lecture est douloureuse, car on anticipe la fin de Claude Lantier, mais tellement délectable tant le style est fluide et riche, jamais un mot ne paraît avoir été choisi pour un autre.

Lire Zola, c’est aller au cinéma sans les images : le scénario est là, bien sûr, solide ; Paris est détaillé d’une façon telle que les décors sont posés, la vie est grouillante si bien qu’à la lecture un metteur en scène doit bien se demander comment retranscrire l’énergie que Zola y met par ses mots.

Claude Lantier a des éclairs de génie dans ses ébauches, il voit ce qui l’entoure d’un œil nouveau, il représente le monde dans ses couleurs et dans la composition de ses œuvres d’une façon qui n’a jamais été faite, en utilisant des nuances et des thèmes qui font hurler les bourgeois au Salon des Refusés. Mais il ne parvient pas à assembler les pièces de ses compositions pour aboutir à une œuvre finie, jamais les morceaux, pourtant uniques, ne s’articulent pour former une création harmonieuse. Nul doute qu’il y a beaucoup de Zola dans le message de l’impuissance de l’artiste à créer. Ne le fait-il pas dire dans les paroles de Sandoz, à la dernière page : « Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne sommes que des reproducteurs débiles, autant vaudrait-il nous casser la tête tout de suite. » Sandoz, comme Zola, ne renonce pourtant pas, et dans la dernière phrase du livre, indique sans doute le seul ressort qui reste à l’artiste pour sortir de cette souffrance : « Allons travailler ».

americanahLors d’une interview aux Etats-Unis, Chimamanda Ngozi Adichie (« CNA ») s’est offusquée lorsque la journaliste qui l’interrogeait a qualifié Americanah d' »Autant en emporte le vent » nigérian.

Et pourtant il y a de ça dans l’histoire d’amour d’Ifemelu. Une femme belle, intelligente et indépendante va conquérir le monde (et qui plus est le Nouveau Monde) grâce à son esprit et malgré la couleur de sa peau, connaître l’amour avec un riche homme blanc et blond et un séduisant professeur noir de Yale (qu’espérer de mieux dans la hiérarchie du partenaire désirable aux Etats-Unis ?) avant de retourner dans son Nigeria natal pour renouer avec son amour de lycée devenu puissant magnat de l’immobilier. Celui-ci divorcera brutalement de sa (sublime) femme en jurant de tout faire pour voir tous les jours sa petite fille de trois ans (Rhett Butler n’aurait pas été jusque là, mais il faut vivre avec son époque) pour vivre avec elle un amour qui aura résisté au temps (quinze années), à la distance (deux continents) et à la compétition (bien que lui ne semble pas avoir eu autant de partenaires qu’elle). L’histoire d’amour est sans aucun doute charmante et pleine de rebondissements mais oui, n’en déplaise à CNA, il y a de l' »Autant en emporte le vent » dans cette relation entre Ifemelu et Obinze qui fait chavirer les cœurs tendres.

Si l’Ifemelu amoureuse ne révolutionne pas la littérature, Ifemelu la bloggeuse a par contre une plume particulièrement fine et acérée pour décrypter et décrire les rapports aux Etats-Unis entre les « African-American » et tous ceux qui n’appartiennent pas à cette catégorie: Blancs, Noirs d’Afrique, Asiatiques, mais aussi tous ceux pour qui, du fait de la couleur de leur peau, les vêtements « nude » ne se font pas invisibles en se fondant avec leur carnation.

J’ai vécu très longtemps aux Etats-Unis. Pour ce qui est des rapports entre races, Americanah met des mots sur des situations, des non-dits, des sous-entendus que j’ai vécus là-bas et qui provoquèrent alors des malaises sans que j’aie pu m’en expliquer les raisons.

J’ai également fait le choix de partir de ce pays alors que des millions de personnes tous les ans mettent leur vie en jeu pour pouvoir s’y installer en espérant une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leurs enfants.
Ce choix difficile que j’ai fait alors de façon instinctive, Ifemelu l’explique de façon rationnelle, en faisant la part des choses entre ce qu’elle quitte et ce qu’elle espère retrouver, ce qui lui manquera et ce qu’elle ne regrettera aucunement. Là encore, j’ai retrouvé chez Ifemelu l’expression de sensations ou d’impressions que j’avais moi-même expérimentées en faisant le même chemin.

Décrire par des mots des émotions ressenties par son lecteur : voilà l’indéniable talent de Chimamanda Ngozi Adichie qui, à ce titre, se montre une très grande romancière.

(Quatre étoiles seulement : le livre est long, très long, et s’il se laisse dévorer sans problème, quelques scènes avec des personnages très secondaires auraient gagné à sauter à la relecture sans gâcher l’impression générale laissée par le roman.)

le royaumeJ’ai fui « Le Royaume » il y a un an, lorsqu’il est sorti, effrayée par le tapage médiatique qui l’entourait. Un livre qui sortait avec autant de moyens marketing, qui en étant publié en septembre se mettait d’office en lice pour tous les prix de la rentrée littéraire, risquait d’être un énième essai laissant le même souvenir qu’une mauvaise glace : un goût agréable pendant une demi-seconde aussitôt oublié par le manque de consistance du produit.

Et puis je me suis lancée dans sa lecture, un an plus tard, titillée par ceux qui m’en parlaient comme d’un chef-d’oeuvre, par son exclusion du Goncourt mais ses nombreux prix ailleurs, et par ceux qui n’avaient pas réussi à accrocher.

Car difficile de faire moins accrocheur que Le Royaume. Le thème est abscons : qui, sinon quelques exégètes, s’intéresse au destin de la poignée d’évangélistes qui ont écrit le Nouveau Testament au premier siècle, dans la foulée de la mort du prophète Jésus ? Le catholicisme n’a pas bonne presse, ou plutôt les cathos, qui sont forcément ultra-conservateurs, anti-progressistes, racistes, homophobes et chez qui les femmes portent des serre-têtes.

Et en même temps difficile de faire plus ambitieux : s’interroger sur ce qui fait que, deux mille ans après, un quart de la population mondiale adule toujours un homme qui pourtant n’a vécu que trente-trois ans, comprendre ce qui a généré au cours des siècles les plus belles œuvres d’art, les plus beaux actes d’amour et les pires actes barbares, s’imprégner des centaines d’ouvrages qui s’y sont essayé au cours des deux cents dernières années, c’est sans doute l’œuvre d’une vie ; Emmanuel Carrère dit y travailler depuis des décennies.

La marque de fabrique d’Emmanuel Carrère, c’est aussi de beaucoup parler d’Emmanuel Carrère. Exhibitionniste, il assume avec candeur et honnêteté intellectuelle chacune de ses propres interrogations qu’il entrelace avec les histoires de Paul, de Luc, de Sénèque et de tous les hommes et femmes qui ont marqué le premier siècle de notre histoire. Chacun de ses livres ne fait que poursuivre le travail d’analyse qu’il a cessé de faire chez son psychothérapeute qui ne parvenait pas à soigner sa névrose. Gageons que quelques centaines de milliers de lecteurs y parviendront un jour.

Ce livre est l’œuvre d’un homme ambitieux qui doute et qui le dit sans le moindre faux-semblant : de sa place sur terre, de sa place en tant qu’écrivain, de sa foi. Même s’il affirme qu’il ne croit plus, Emmanuel Carrère décrit une quête inassouvie en tant que Chrétien, assène qu’il a fait le tour de la question et soulève pourtant à chaque page des interrogations qui prouvent que son questionnement n’est pas fini – et ne le sera sans doute jamais.

Finalement, c’est un livre très singulier et tout à fait fascinant, servi par une érudition sans faille. Le Royaume ne suit pas une trame linéaire, Emmanuel Carrère nous fait faire tours et détours d’un récit qui oscille au gré de ses divagations entre l’auteur et son sujet. Ce n’est pas une, deux, mais des centaines d’histoires que nous raconte Emmanuel Carrère avec une capacité inégalée à la vulgarisation historique, théologique et philosophique. Un énorme coup de cœur pour un « page-turner » très inattendu.