Hier, je suis allée au marché de Dupleix, un beau marché plein de maraîchers, de marchands de fromages et de viandes, un de ces marchés où l’on vient pour faire ses courses de la semaine et pas pour paresser. J’étais avec Madeleine, 7 ans, citoyenne américaine, élevé au poulet découpé sous célophane, aux céréales multicolores, aux préparations pour gâteaux au marketing si intensif qu’il vous donne l’impression d’être Bocuse et aux légumes sublimes et sans goût. Et là, servis par une jolie blonde, qu’avons-nous vu ? Des pieds et des oreilles de cochon !!! Des vrais !!! Rangés serrés dans un présentoir, roses, à peine poilus, parfaitement nettoyés, surréalistes. J’ai cru d’abord que c’était une sculpture avant-gardiste de Mark Quinn mais non, c’était bien des pieds et des oreilles de cochon, là, au centre de Paris, au début du XXIème siècle, à l’heure de Groupon, de Facebook, de Twitter et d’Angry Birds. Ma fille était incrédule, lorsque je lui ai dit que ça se mangeait, et moi aussi finalement. Parce qu’il n’y a pas beaucoup de chair sur ces parties-là de l’animal… Alors je me suis lancée dans une explication peu convaincante de l’intérêt de manger des pieds et des oreilles de cochon, explication bien heureusement interrompue par… un stand de lapins sanguinolents, non déshabillés, à la tête démantibulée (le fameux coup du lapin, vous connaissez?), pendant lamentablement d’un étal de boucher. La pauvre enfant en a eu des choses à raconter en rentrant du marché…

La Foire aux Vanités

juin 30, 2010

Vanity
Excessive pride in one’s appearance, qualities, abilities, achievements, etc.; lack of real value; hollowness; worthlessness.

Fair
An exposition in which different exhibitors participate, sometimes with the purpose of buying or selling.

Littéralement la « Foire aux Vanités », le magazine Vanity Fair a l’honnêteté des ivrognes. Relancé en 1985 après cinquante ans d’absence des kiosques, le mensuel, connu pour ses scandales, ses photos splendides, son classement des hommes et femmes les plus élégants au monde et son côté glamour hollywoodien, s’adresse aux femmes avides de « culture pop, mode et politique ».

Le feuilletage des premières pages laisse la même impression que tout autre magazine féminin de luxe. La succession de pages de publicité – qui m’a fait renoncer pendant très longtemps à lire le magazine – donne au lecteur l’impression amère de n’être qu’une machine à consommer. Et pourtant, première curiosité du magazine, les publicités ne s’adressent qu’à des femmes alors que le lectorat est autant masculin que féminin (au moins dans mon entourage, ce qui, journalistiquement parlant, n’en fait pas une règle).

L’édito du rédacteur en chef, le très British – et pourtant Américain – Graydon Carter, arrive en page 24 dans le numéro de juillet traditionnellement mince. Le ton, très anglo-saxon, est à l' »understatement ». Malgré les apparences, on n’est pas là pour parler chiffons, maquillage et fanfreluches mais pour aborder des choses sérieuses: de Steve Cohen, le patron du plus gros hedge fund au monde à la tête d’une fortune de plus de 6 milliards de dollars qui donne sa deuxième interview en vingt ans, de Liz Taylor, précurseur avec Richard Taylor du couple Brangelina, enfin de Sally Quinn, mondaine de Washington qui a longtemps fait et défait les cercles politiques et sociaux de la capitale à travers sa chronique du Washington Post.

En une page bien troussée, toutes les recettes du magazine sont dévoilées: les journalistes enquêteront et écriront sur les turpitudes humaines. L’argent, l’ambition, le sexe, le pouvoir, les luttes d’influence, l’escroquerie seront au centre du magazine mais seulement chez les riches, les célèbres et les puissants. Vous me direz, c’est la même chose ailleurs: c’est Johnny et Carla Bruni-Sarkozy qui font vendre du papier, pas la mère Michel ou le père Lustucru.

Les articles phare du magazine sont écrits par des journalistes free lance présentés juste après l’édito: professionnels très confirmés, ils mettent parfois des mois à jeter leur histoire sur le papier après un travail d’investigation très approfondi. Le résultat est là: les articles sont fouillés, le style alerte, le déroulement cohérent, les exemples argumentés, les sources confirmées. Mais ce qui fait le style très personnel de Vanity Fair, c’est que le magazine se contente d’observer, de raconter, d’exposer, sans juger ni dénoncer, des faits, et de le faire avec un luxe inhabituel de détails.

Vanity Fair prend le lecteur par la main et lui montre le chemin, mais parfois le chemin est graveleux. Car Vanity Fair admire le succès mais vénère plus encore les chutes, surtout lorsqu’elles sont provoquées par l’orgueil. Bernard Madoff et Tiger Woods en ont fait les frais ces deux dernières années. VF ne s’est pas contenté de retracer la vie finalement très secrète du plus grand escroc du siècle, le magazine a aussi amplement enquêté sur la femme et les deux enfants de l’ex-milliardaire pour tenter de percer ce qui reste la grande inconnue de l’escroquerie: étaient-ils au courant? De façon pas moins sordide, le magazine a retrouvé des légions de prostituées et de maîtresses de Tiger Woods, toutes moins classes les une que les autres, et s’est délecté des récits de leurs turpitudes avec le champion. Les femmes ne sont pas non plus à l’abri: le magazine a sorti plusieurs articles que Sarah Palin où l’image de l’animal politique était fort éloignée de celle de la femme au quotidien.

VF enfouit des articles très sérieux sous des pages de rubriques diverses: the 60 minutes poll scrute l’humeur de la population sur des questions incongrues, le questionnaire de Proust sonde une célébrité qui n’est pas encore tombée, la Bright Young Think interroge une jeune femme du monde du cinéma ou des arts sur le chemin de la gloire. Comme partout, on aime les jolies femmes chez VF mais plus encore si elle viennent de la noblesse européenne ou des milieux bien nés de l’Amérique. Sans la moindre gêne, on célèbre les duchesses anglaises ou les comtesses italiennes si tant est qu’elles aient le port altier et la peau fraîche.

Mais ces chroniques légères semblent être un souffle de vent auprès des quelques articles qui font la très solide colonne vertébrale du magazine. La rédaction épuise un nombre très limité de sujets par numéro. Celui de juillet contient cinq articles de plus de 6 500 mots chacun, soit un total de plus de 40 000 mots, ou l’équivalent d’un livre de taille moyenne.

Tous les mois, je me jette avec avidité sur ce mélange inhabituel de sérieux et de futile. Car après tout, recevoir chez soi, régulièrement, pour une somme ridicule, l’équivalent d’un livre d’investigation, impertinent, curieux, distrayant, plein d’esprit, parfois cocasse, qui examine le monde, n’est-ce finalement pas le rêve de tout lecteur de presse ?

Atlas Shrugged

mai 6, 2010

« Atlas haussa les épaules ». La traduction du titre du livre phare d’Ayn Rand est maladroite mais la photo de la première de couverture de l’ouvrage est parlante : on y voit Atlas portant la terre sur les épaules, les genoux pliés par le poids du fardeau, le visage grimaçant sous l’effort.

Mon post du 22 avril évoquait l’étonnante personnalité d’Ayn Rand, la philosophe américaine d’origine russe qui a développé la théorie de l’objectivisme, qui affirme que l’objectif moral de l’existence doit être l’intérêt personnel. Atlas Shrugged est le quatrième et dernier roman d’Ayn Rand sur lequel elle a travaillé pendant quinze ans et qui expose en détails sa philosophie. Vaste fresque de plus de 1000 pages, le roman met en scène l’héritière d’une compagnie de chemins de fer – le choix d’une héritière comme héroïne est singulier compte tenu du message que l’auteur a voulu faire passer -, Dagny Taggart, en prise avec les « looters » ou profiteurs qui assaillent son entreprise : employés mécontents qui réclament en permanence, Etat qui ponctionne, régulateurs tatillons, etc. A mesure que la compagnie de chemins de fer sombre sous le poids des demandes répétées de ses employés et de lois confiscatrices, l’héroïne découvre que les créateurs qui l’entourent (chefs d’entreprise, musiciens, scientifiques) disparaissent, laissant derrière eux un monde orphelin qui se désagrège. Emmenés par un certain John Galt, on apprend qu’ils ont acheté des terres pour recréer une nouvelle société dans un lieu reculé qui ressemble à ces communautés pour riches propriétaires du Colorado.

Dès sa sortie en 1957, Atlas Shrugged a rencontré un large public qui depuis n’a cessé de croître. En 1991, dans une étude de la Bibliothèque du Congrès et du Book of the Month Club qui classait les livres qui ont le plus influencé les Américains, Atlas Shrugged se positionnait en deuxième juste après la Bible. En 1998, un sondage sur les cent meilleurs romans du XXème siècle auquel ont répondu plus de 200.000 personnes faisait ressortir Atlas Shrugged en première place.

Plus récemment le livre a connu un regain d’intérêt après la crise financière de 2008. Stephen Moore, journaliste au Wall Street Journal, soulignait le 9 janvier 2009 les similitudes entre le monde décrit par Ayn Rand et l’Amérique en crise, dénonçant en bloc le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, la place grandissante de l’Etat dans l’économie et plus globalement le soutien tous azimuts aux « incompétents en faillite ». Si Obama et son gouvernement ont cru que ces mesures étaient nécessaires pour sauver l’économie américaine, le journaliste craignait qu’elles ne résultent, au final, dans le siphonage des ressources du pays et l’appauvrissement général de la population. Le message peut sembler simpliste mais il trouve encore écho puisqu’il s’est vendu, en 2009, 500.000 exemplaires d’Atlas Shrugged aux Etats-Unis, cinquante-deux ans après sa publication.

Et pourtant, et j’en arrive au vrai sujet de mon post, Ayn Rand est quasi inconnue en France. Si the Fountainhead a été traduit – la Source Vive – mais n’est pas sorti en poche, Atlas Shrugged n’est même pas disponible en français. La seule partie du texte traduite en 1958, en Suisse, aux Editions Jeheber, est épuisée.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi la France, pays des idées, est-elle restée imperméable à Ayn Rand ? Le fait est que les Francais n’ont même pas été en contact avec la conception de la philosophe puisque son opus principal et fondateur n’est pas diffusé en France. Pourtant, certains éditeurs ont été approchés. Pourquoi ont-ils rechigné ?

Par crainte de l’investissement nécessaire pour traduire les 1000 pages du roman ? Avec sept millions d’exemplaires vendus à ce jour aux Etats-Unis, le livre est pourtant assuré de rencontrer un certain public.

Par crainte de l’effet « Bienveillantes aux Etats-Unis » ? Le livre de Jonathan Littell, profondément atypique selon les critères locaux, s’est fait assassiner par la critique dès sa sortie et s’est vendu misérablement par la suite.

Par crainte d’être associés à un livre sulfureux ? Les thèmes soutenus par Ayn Rand sont aux antipodes de la vision humaniste de la culture française. Apôtre du « laissez-faire capitaliste » comme système moral, la philosophe d’Ayn Rand soulèverait des cris d’indignation dans les foyers. Son manque de compassion risquerait de provoquer l’anathème sur toute son œuvre. Pourtant, les Français adorent partager des idées et le livre donnerait lieu, à n’en pas douter, à de nombreux débats.

Alors où est le problème ?

Nous devrions avoir une réponse rapide car un chef d’entreprise américain, amoureux de la France, a racheté les droits français du livre au Ayn Rand Institute et fait traduire à ses frais le roman. La version française sortira cet automne dans les librairies, mais la couverture ne portera pas le nom d’un grand éditeur de la place. Gageons qu’elle ne laissera personne indifférent après deux années de remise en cause très sévère du capitalisme…

Paul Auster, l’écrivain new yorkais adulé par les Français, écrit et réécrit toujours les mêmes romans. Les personnages changent, les situations se transforment, les lieux empruntent un nouveau décor mais au bout du compte, c’est toujours la même histoire que l’auteur américain de l’Invention de la Solitude ou de Leviathan couche sur le papier.

En regardant d’un peu plus près, le personnage principal des romans de Paul Auster est quasiment toujours un homme, new yorkais, juif, appartenant ou aspirant à appartenir à l’intelligentsia (romancier, poète, universitaire, étudiant). Il a souvent un lien privilégié avec la France : il parle français ou a vécu à Paris – toujours à Paris – dans les quartiers étudiants. Cet homme, qui ressemble fort à l’auteur, rencontre un jour par hasard un autre homme ou une femme et sa vie prend un cours inattendu.

Invisible, dernier roman sorti cette année, ne faillit pas au schéma. Un étudiant aspirant poète, Walker, croise à New York un couple de Français, un professeur arrogant, Rudolf Born, et sa maîtresse charmante mais volage, Margot. Un soir, Walker assiste impuissant au meurtre d’un jeune noir par le professeur devenu son mécène. Dégoutté, il s’enfuit puis dénonce le meurtrier à la police pour, quelques années plus tard, recroiser son chemin à Paris.

L’intérêt d’Invisible n’est certainement pas dans l’histoire qui mêle, en vrac, meurtre, espionnage, tromperie, poésie, et une vision de Paris de carte postale. Il est encore moins dans l’inepte récit d’inceste dans laquelle Walker se noie ou les trente dernières pages du roman où Born essaie de séduire une vieille fille autrefois folle amoureuse de Walker.

Mais il est sans aucun doute dans la valse du récit dans laquelle Paul Auster nous engage et à laquelle il nous a habitués. L’histoire de Walker et de Born – les noms des personnages de Paul Auster ne sont jamais choisis au hasard – est tour à tour racontée à la première et à la deuxièmes personnes, par un ami lointain, par le biais de manuscrits ou de journaux intimes. La multitude de locuteurs nous fait avancer dans le récit comme à travers l’oeil d’un peintre cubiste : par petites touches et sous différentes facettes. Les personnages dévoilent jusqu’à la dernière page des personnalités ambiguës et attachantes dont les vies qui s’étendent sur quarante ans sont marquées par les éternels thèmes de l’auteur : le hasard, la destinée, l’usurpation d’identité, le mensonge, la disparition.

Et pourtant, si j’ai toujours un plaisir intense à lire Paul Auster pour sa façon magistrale de créer des personnages et de les faire vivre, Invisible (et les deux précédents romans que j’ai lus de lui, Dans le Scriptorium et La vie intérieure de Martin Frost) m’ont fait le même effet qu’un mousseux. Jolis à l’oeil, pétillants au goût, ils se laissent oublier dès la dernière gorgée absorbée. Je viens de reposer Invisible et je sais que dans un mois j’aurai du mal à parler du livre car je l’aurai oublié.

Dans ses premiers romans, Paul Auster dissertait déjà sur les mêmes thèmes : Revenants, le deuxième opus de la Trilogie New Yorkaise, traitait de l’usurpation d’identité, le Voyage d’Anna Blume de la quête incessante de soi et la Musique du Hasard de la destinée. Les premières œuvres de Paul Auster étaient des contes philosophiques : des personnages très réels évoluaient dans les méandres de situations très improbables. L’auteur construisait ses romans en faisait naviguer le lecteur à travers un univers de rencontres impromptues et de situations qui semblaient se construire au fil du hasard, et qui pourtant suivaient un cheminement très réfléchi.

Aujourd’hui, Paul Auster hélas ne semble plus avoir de fil conducteur. Il ne raconte plus que des histoires agréables, diverstissantes et pourtant souvent compliquées, ancrées dans un réel qui lui retire à mon sens une part importante de sa singularité. Le plaisir de lecture reste là mais une fois le livre reposé, on l’oublie. Les thèmes fétiches de l’auteur, que ses premiers livres exploraient inlassablement, semblent plaqués dans les derniers ouvrages, comme inexploités dans des histoires trop contemporaines.

Est-ce parce que Paul Auster écrit trop – il sort un livre par an depuis plus de vingt ans, ou manque t-il d’inspiration ? Est-ce, consciemment, ce qu’il veut produire aujourd’hui ?

Je reste une fidèle de Paul Auster, nostalgique des frissons que m’ont donnés ses premiers romans, mais l’auteur ne m’étonne plus. Sa capacité de renouvellement à mes yeux a flanché. Tristement, j’ouvre tout nouveau roman avec la crainte de ne passer rien de plus qu’un agréable moment de lecture.

The Hurt Locker

mars 12, 2010

Samedi dernier, pressée par l’imminence de la cérémonie des Oscars du lendemain, je me suis précipitée dans une salle de cinéma pour aller voir « The Hurt Locker » (« Démineur » en français). Hollywood adore les petites histoires et se préparait à la confrontation, le lendemain, au sommet des récompenses du cinéma américain, entre James Cameron et Kathryn Bigelow. Mariés il y a vingt ans pendant deux petites années, les deux réalisateurs ont vite divorcé mais se retrouvaient dimanche, selon tous les pronostics, en « short list » pour les deux récompenses suprêmes, l’Oscar du Best Picture et celui du Best Director, le premier pour « Avatar », la seconde pour « The Hurt Locker« .

Trouver samedi une salle de cinéma diffusant le film n’a pas été facile. The Hurt Locker est sorti en juin dernier aux Etats-Unis dans 500 salles là où Avatar était diffusé dans 3500 salles en début d’année, et si ce n’était les prix glanés dans quelques festivals européens, la production serait passée inaperçue aux Etats-Unis malgré son statut rare de film traitant de la guerre en Irak. L’Amérique, comme n’importe quelle autre nation, n’aime pas voir Hollywood, traditionnellement à gauche, mettre son nez dans les échecs de sa politique étrangère, surtout quand la plaie est encore béante.

Me voici donc dans un petit cinéma de quartier, au milieu de nulle part, à trente bonnes minutes de voiture de chez moi, le nez collé à l’écran. Le film a beau avoir été snobé par les cinéphiles, la minuscule salle est pleine et les seules places restantes sont à deux mètres de l’écran. Dès les premiers instants, mes voisins et moi-même nous en prenons plein la tête. Le film commence par une scène où un démineur explose sous les yeux de ses coéquipiers. Il est bientôt remplacé par une tête brûlée, William James, joué par Jeremy Renner.

Le film a quelques mérites, notamment de souligner par quelques symboles l’inanité de cette guerre. Centré sur une équipe de deux sergeants assistés d’un « specialist », il ne montre rien d’autre que leurs efforts démesurés pour accomplir une tâche titanesque dont le but final n’est jamais dévoilé… Harnachés sous 40 degrés comme Armstrong en partance pour la lune – les démineurs portent une sorte de scaphandre censé les protéger en cas d’explosion – ils déminent des voitures abandonnées ou des otages vivants chargés d’explosifs. La hiérarchie est absente, la ligne d’action inexistante, le pourquoi de leur présence réelle en Irak soigneusement écarté. On ne leur dit rien, ils sont la chair à canon de cette guerre, les robots du déminage en Irak.

Le soir, William James se bat, boit et joue sur sa Nintendo à des jeux violents pour se libérer du stress de son quotidien. Les personnages ne s’attachent pas les uns aux autres. Qui sait si demain son voisin sera encore là, et de toute façon les équipes se font et se défont au fil des rotations. Le héros se prend tout juste d’affection pour un jeune Irakien, « Beckham, » qui lui vend des DVD piratés et partage avec lui un semblant d’humanité bienvenu dans la production.

Le film met en lumière les moyens colossaux mis en place par l’Amérique face à des Irakiens qui leur opposent une résistance active avec des moyens de fortune. Les bombes explosent, déclenchées par des téléphones portables antédiluviens, reliées comme des chapelets de saucisses par de méchants fils électriques, à peine cachées sous quelques centimètres de sable.

Le film commence par une citation de Chris Hedges, journaliste au New York Times, mettant en exergue l’addiction des hommes à la guerre. « The rush of battle is a potent and often lethal addiction, for war is a drug. » La citation est illustrée par le retour à la vie civile du héros qui retrouve une femme, dont il a pourtant divorcé, mais qui vit encore dans sa maison, et un bébé. Il joue avec son bébé mais ses pensées sont ailleurs, en Irak ou comme lors d’une mission précédente, en Afghanistan, au front dans tous les cas.

La scène la plus emblématique du film est l’une des dernières et, paradoxalement, se passe aux Etats-Unis. Parcourant les allées d’un supermarché, William James éprouve un désarroi profond devant le choix de céréales qui s’offre à lui sur des mètres et des mètres de linéaire, et repart dans la scène d’après en Irak. Est-ce par inadaptation à la société de consommation ? Par dépit de la vie qui l’attendrait sinon ? Ou au contraire parce qu’il croit au modèle américain et veut contribuer à sa dissémination ? Par accoutumance au risque ? Ou par ce qu’il aime ça, simplement, comme il le confie à son bébé ?

Ce film méritait-il les deux récompenses suprêmes ? Le scénario est mince et linéaire, juste une succession de scènes sans réel fil conducteur, la psychologie des personnages est basique, l’univers oppressant n’est pas le fruit d’un génie créateur comme celui d’Avatar mais la résultante de la guerre. Ce film a pourtant le mérite de montrer ce que l’Amérique essaie de ne pas voir aujourd’hui avec une vivacité sanglante, et de récompenser une femme sur un thème typiquement masculin – seules quatre réalisatrices féminines avaient été nommées en quatre-vingts deux ans d’Oscars, Kathryn Bigelow est la première à gagner. Oscars de circonstance ?

My Sister’s Keeper

décembre 16, 2009

Kate a quinze ans et une leucémie qui la dévore depuis sa toute petite enfance. Anna, sa petite sœur de onze ans, a été conçue par fécondation in vitro de façon à être génétiquement compatible avec sa soeur et à pallier ses déficiences sanguines. Dès cinq ans, Anna a régulièrement donné sang et moëlle épinière à Kate et l’a ainsi maintenue en vie, jusqu’au jour où une déficience rénale déclenche l’urgente nécessité d’une greffe. Anna refuse de donner un de ses reins et cherche, devant la justice, à obtenir son émancipation médicale. Isolé, Jesse l’aîné souffre en silence de son inexistence au sein de la famille.

Si le point de départ de My Sister’s Keeper semble tout droit sorti du Meilleur des Mondes d’Huxley ou de Never Let me Go, de Ishiguro (Anna se définit comme réservoir de pièces détachées pour sa sœur), le déroulement de l’histoire est pourtant bien ancré dans le quotidien et montre avec lucidité les conséquences de la maladie sur l’équilibre de la famille. Les parents, et notamment la mère qui a abandonné une prometteuse carrière d’avocate pour se consacrer toute entière à la guérison de sa fille, arbitrent constamment et consciemment entre le bien-être de leurs enfants : même si cela l’empêche d’avoir la vie qu’elle serait en droit d’espérer, donner un rein est pour Anna bien moins tragique que pour Kate de mourir. Quant au sort de Jesse qu’on découvre dyslexique et solitaire, il reste aux yeux de ses parents, qui n’ont que trop peu de temps à lui consacrer, encore bien plus enviable que celui de sa cadette.

Les femmes mènent la danse dans le film réalise par Nick Cassavettes, fils de John Cassavettes et de Gena Rowlands. Cameron Diaz, criante de vérité, joue Sara, la mère manipulatrice et jusqueboutiste qui lutte avec la force du désespoir pour la guérison de sa fille. Elle tord en permanence le bras au cours des choses et élabore jusqu’au dernier souffle de sa fille des solutions pour échapper à l’issue fatale. Sara sacrifie un à un les membres de sa famille pour sauver le plus fragile, sans jamais douter de ses décisions, guidée dans chacun de ses actes déraisonnés par un amour infini pour sa famille. 

Le personnage de Kate, joué par la jeune actrice Sofia Vassilieva, est plus conventionnel dans sa lutte : l’adolescente passe par les phases d’espoir, de joie, de déception, d’abattement, de colère puis de résignation face à la maladie. Enfin, Abigail Beslin campe une Anna obstinée et confirme, dans un rôle plus grave où elle donne l’étendue de son talent d’adolescente, ses débuts tonitruants avec Kit Kitteridge et Little Miss Sunshine .

Les hommes sont plus en marge de l’histoire mais chacun à sa façon fait exploser le carcan imposé par la mère : le père en s’opposant violemment à sa femme pour offrir à sa fille ce que sa mère refuse de voir comme une dernière volonté, un simple après-midi, en famille, à la plage ; le fils qu’on n’écoute et n’entend jamais, en finissant par supplier sa mère d’enfin suivre les désirs de Kate ; enfin l’avocat avide joué par Alec Baldwin qui, seul, empathique, défendra les droits d’Anna.

My Sister’s Keeper n’a connu qu’un succès mitigé à sa sortie et finit au 57ème rang du box-office américain en 2009. C’est que l’Amérique n’aime pas les sujets graves qui se terminent mal. Le film déclenche des crises de rire nerveux ou des torrents de larmes. Mais si l’intrigue du départ est tordue et peu crédible, l’histoire est, au fond, infiniment simple et belle : celle de l’amour inconditionnel entre deux parents et leurs trois enfants.

En ce vendredi soir dans la salle de sports de l’école primaire de Larchmont, New York, les enfants les plus délurés ont enfoncé le chapeau de cowboy et noué le foulard offert par l’association des parents d’élèves. Ils courent en cercle dans le gymnase tandis que les parents s’enquièrent du déroulement de la soirée et que quelques autres enfants apeurés s’accrochent à qui leur père, qui leur mère, qui un grand frère ou une grande soeur. Certains bambins portent une chemise à carreaux ou une jupe en jean pour la circonstance, ou encore leur costume d’Indiana Jones. Ce soir est le grand soir du square dance qui réunit les élèves de grande section de maternelle.

La voiture, la télévision et le rock ont, un temps, jeté aux oubliettes cette forme de danse désuète. Pourtant, elle reste inscrite au programme de sport des enfants du primaire de la plupart des écoles du Nord-Est des Etats-Unis, enfants qui pour tout l’or du monde ne rateraient pas ce grand moment de leur année scolaire.

Liz Slade, institutrice dans la même école, joue le « caller » pour l’occasion. Sérieusement impliquée dans les danses traditionnelles quelques années auparavant, elle loue encore ponctuellement ses services pour mener des soirées de square dance, accompagnée de deux musiciens, l’un à la guitare et le second au violoncelle. Sa coiffure à la lionne, qui n’a rien à envier à Melanie Griffith dans Wall Street, vient compléter un tableau inhabituel dans cette banlieue aisée de New York peuplée de traders de Wall Street et d’avocats des plus sérieux cabinets new-yorkais.

Les origines de la square dance sont anglo-européennes, explique Liz Slade. Génération après génération, les immigrants, notamment irlandais et écossais, ont emporté avec eux leurs traditions en matière de danse vers le Nouveau Monde. La légende rapporte que Thomas Jefferson lui-même était un grand amateur de square dance. Mais les chorégraphies et musiques importées d’Europe se sont mâtinées au fil des décennies d’influences afro-américaines, notamment dans le sud, et Indiennes. Le Québec lui-même s’est forgé une solide tradition inspirée du quadrille à la française.

Après être tombée dans l’oubli, la square dance a connu un regain d’intérêt dans les années 1960 et 1970 et certains groupes, comme les Wild Asparagus, s’essaient aujourd’hui à renouveler le genre. La danse est plus vivace en Nouvelle-Angleterre ou dans les régions montagneuses des Carolines que sur la cinquième avenue mais on danse aussi le quadrille à Greenwich, Connecticut, au Roundhill Center tous les mois, ou au Tri-state Montain Square Dance Center à Poughkeepsie, New York. Des associations comme la Country Dance and Song Society (www.cdss.org) se sont montées, surtout en Nouvelle-Angleterre, pour entretenir la flamme et transmettre une tradition principalement orale.

Swing left, swing right, promenade, promenade… Le quadrille est composé de quatre couples parent-enfant placés en carré et identifiés par un numéro. Liz Slade explique les pas puis annonce au micro les figures que s’efforcent d’effectuer des enfants encore peu sûrs de leur droite et de leur gauche et des parents qui ont laissé leur raideur au vestiaire. « C’est une activité extraordinaire pour resserrer les liens, entre parents et enfants ou dans la communauté. » témoigne la meneuse, qui cite un taux de participation de presque 100%.

L’enthousiasme des tout petits laisse place à un cynisme prudent lorsque les enfants renouvellent l’expérience en dernière année d’école primaire, ou 5th grade. Ils ont dix ou onze ans et regardent d’un oeil curieux mais méfiant cette activité à faire avec leurs parents. Ils se laissent pourtant prendre au jeu pour une soirée, regrettant néanmoins que la danse laisse si peu de place à leur « creativité »…