Hommage aux femmes invisibles

novembre 20, 2016

Dans mes années d’école primaire et de collège dans une école catholique de Picardie il y a quelques décennies, ce sont des femmes comme Marie-France qui me faisaient le catéchisme. Femmes dévouées à leur mari et à leurs enfants, elles volaient quelques instants de leur temps familial pour venir enseigner à des écoliers agités quelques notions de chrétienté. Elles n’avaient pas toujours un grand talent d’enseignantes ou de gendarmes face à trente gamins agités mais elles croyaient, elles vivaient leur foi à l’église le dimanche et dans la semaine ailleurs, en s’occupant, dans une immense abnégation, beaucoup des autres et peu d’elles-mêmes.

pepitesQuand elles travaillaient, c’était rarement pour leur épanouissement personnel mais plutôt pour arrondir les fins de mois difficiles de maris qui pouvaient vivre péniblement la fin des 30 glorieuses. Avec un peu de chance, elles parvenaient à être institutrices, infirmières scolaires ou secrétaires si besoin était. Elles ne faisaient pas rêver les cinéastes : Sautet ou Truffaut fantasmaient plutôt sur de jolies Parisiennes impertinentes, minces et aux jambes infinies qui avaient « fait mai 1968 » ou qui osaient braver la société en divorçant. Elles ne faisaient même pas fantasmer leurs élèves trop jeunes. Ce n’est qu’au lycée que parfois le scandale arrivait : un élève, quelques années plus tard, dans la même ville, tombera fou amoureux de sa professeur de français avant de l’épouser, de devenir ministre, puis depuis peu candidat à la présidentielle. La psyché collective préfère ces histoires-là.

Toutes à leur famille, ces femmes-là étaient invisibles pour la société à l’exception de la grande distribution pour qui elles représentaient une masse informe de « ménagères de moins de cinquante ans ». Elles n’embrassaient pourtant pas la société de consommation, par goût, par manque de moyens ou tout simplement parce que leur vie était plus dans l’être que dans l’avoir, si bien qu’elles n’intéressaient pas les media. Elles ne les lisaient de toute façon pas.

Marie-France des Pallières est-elle catholique ? Les Pépites, le documentaire si émouvant qui raconte comment son mari et elle ont créé, en vingt ans, un orphelinat, une école et un centre de formation pour sortir de la misère de la décharge de Phnom Penh et éduquer quelque 10 000 enfants ne le dit pas. Mais Marie-France ressemble aux dames catéchistes de mon enfance, taiseuses, modestes et effacées.

On imagine Christian avant ce grand déménagement de France au Cambodge, bavard, hyperactif, inarrêtable. On imagine moins Marie-France, peut-être était-elle une femme invisible avant d’aller soigner la misère au Cambodge ? Peut-être le Cambodge l’a t-elle sublimée ? Même si c’est Christian qui parle, c’est à deux qu’ils ont mené cette aventure, c’est à deux qu’ils ont élevé leurs enfants français en France (ces enfants oubliés du documentaire ?), avant d’adopter une enfant cambodgienne au Cambodge, c’est à deux qu’ils ont construit sur rien, ou mieux, sur du fumier.

Difficile d’exprimer combien les Pépites est touchant et profond, difficile de ressentir combien, quoi que nous fassions, ce ne sera rien par rapport à ce qu’ont fait Christian et Marie-France des Pallières et combien, ils nous font sentir petits, tout petits dans notre quotidien confortable d’occidentaux protégés.

S’il y a deux choses que je devais retenir du documentaire, en plus des visages lumineux du couple, ce serait deux phrases prononcées par Christian. La première, c’est sa définition de l’amour. Pour Christian, « s’inquiéter, c’est aimer ». Marie-France et lui se sont faits du souci pour des enfants dont personne n’était jamais inquiet et dont l’absence ne générait aucune angoisse. Peut-on imaginer plus jolie définition de l’amour ?

La seconde, c’est cette idée que Christian exprime en regardant ce qui a été fait et en repensant à la sortie de tant d’enfants de leur misérable condition de petits travailleurs sur la décharge de Phnom Penh : « l’odeur de la décharge me manque ». L’odeur de la décharge, c’est ce qu’il y avait à faire vingt ans auparavant. Les odeurs ont disparu, ce qui devait être fait est derrière, ne reste sans doute chez Christian qu’un sentiment de vide après avoir tant accompli. La révolte est un moteur si puissant !

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