Le 360°

mai 11, 2017

Homo deusIl est peu dire que la lecture de Sapiens m’a ravie et emportée. L’auteur, Yuval Harari, en parvenant à synthétiser des informations provenant de disciplines variées pour en faire un récit haletant, voire drôle parfois, a produit un véritable chef-d’oeuvre dont la lecture fut jouissive. Un opus avalé en moins d’une petite semaine de vacances. Ce n’est pas un roman de gare, j’y ai tout de même mis un peu le temps, on a beau aimer, la lecture peut ne pas en être facile.

Deuxième partie de l’histoire, Homo Deus. Surfant sur un succès mondial en 2015 – ou simplement parce qu’il avait encore beaucoup de choses à dire, des choses qui donnent parfois l’impression de n’avoir pas été assez importantes pour Sapiens mais qui avaient besoin d’être placées dans Homo Deus -, Yuval Harari fait un demi-tour. Après nous avoir parlé de 70 000 années de notre passé,  l’auteur s’attaque à notre futur avec toutes les précautions d’usage. Bien sûr, il n’est pas devin, et tout n’est que conjectures sur le devenir de l’humain mais Harari tente de jeter quelques supputations sur la table compte tenu des très profondes mutations auxquelles l’homme est confronté depuis le début de la révolution technologique il y a vingt ans. C’est malgré tout le thème du livre, rien que ça.

La structure de Sapiens était évidente : même si l’école d’aujourd’hui récuse la vision chronologique de l’histoire pour se concentrer sur des thèmes, Sapiens partait du plus ancien pour finir sur notre présent, au moins, la logique de progression du livre faisait sens. Dans Homo Deus, c’est moins clair, mais comme dans tout bon exposé, la pensée se découpe en trois parties : tout d’abord l’homo sapiens conquiert le monde, puis y donne un sens pour finalement en perdre le contrôle.

Dans Homo Deus comme dans Sapiens, le déroulé est articulé selon le même principe : l’auteur avance une idée, l’illustre par un exemple pris dans l’histoire, la biochimie ou la psychologie, l’étaye de quelques chiffres s’il en a sous la main et en tire les conséquences vers une autre idée. Les illustrations rendent le récit à nouveau incroyablement vivant.

Harari développe à l’envi certains thèmes très à la mode : le remplacement de l’humain par des robots, le transhumanisme, les cyborgs. Rien de nouveau de ce côté-là, l’humain non qualifié se verrait irrémédiablement remplacé par des machines plus efficaces et dont les capacités ne seront pas brouillées par les émotions. Seul l’humain très qualifié capable de décrypter les algorithmes qui gèreront ces robots et de les améliorer trouvera sa place, captant par la même occasion une part de richesse plus grande encore que ce que les GAFA s’arrachent aujourd’hui. Difficile de ne pas se sentir angoissé par ce que nous prédit Harari. Et, à moins d’être doté d’une confiance en soi exceptionnelle qui nous ferait croire que nous et nos descendants pourront faire partie de ces heureux élus et qui ne serait sans doute que l’effet d’une funeste illusion, difficile de ne pas se voir en être réduit à l’inactivité par des machines plus efficaces. Home Deus peut être très anxiogène !

Au-delà de ces thèmes maintenant quasi-éculés, Harari lance d’autres conjectures plus iconoclastes.  Il s’interroge sur la réalité de l’esprit et de la conscience que la science nient. Ou bien il nous démontre comment les grandes révolutions ont été faites par un tout petit nombre d’hommes qui, chaque fois, ont su s’imposer à un très grand nombre d’hommes par leur coopération. Ces idées ne sont peut-être pas très nouvelles dans certains cercles de chercheurs mais l’auteur les démontre avec une telle conviction que la vulgarisation fonctionne bien. Je serais bien loin de pouvoir le contrer sur quelqu’une de ses idées.

Harari est un historien et tout au long de Sapiens et d’Homo Deus, il s’interroge régulièrement sur le rôle de l’historien. Comme s’il avait des scrupules de nous avoir prévu un futur si triste, Harari nous rassure : sa prédiction est moins une prophétie qu’un moyen de nous faire discuter nos choix présents. Et si par hasard, la discussion nous les faisait revoir, alors elle invaliderait la prédiction. Nous avons donc la solution entre nos mains : pour que tout cela n’arrive pas, il suffirait donc d’en parler. CQFD.

Publicités

Qu’est-ce qui fondamentalement distingue l’homme des animaux ? Qu’a t-il de plus pour être parvenu à se hisser en haut de la chaîne alimentaire ? Qu’est-ce qui lui a permis à de distancer le singe, son frère d’il y a quelques centaines de milliers d’années ?

Pour Yuval Harari, l’auteur de Sapiens, la réponse à toutes ces questions repose dans la capacité humaine à parler de choses qui n’existent pas. Entre il y a 70 000 et 30 000 ans, l’homo sapiens, entre dans ce que l’auteur appelle la révolution cognitive et il le fait grâce au langage, qui, du fait de son incroyable malléabilité, lui permet de connecter un nombre limité de sons et de signes pour produire une infinité de significations. C’est grâce au langage que l’homme peut interagir avec les autres humains et parler  d’une réalité qu’il peut toucher et qu’il peut voir. Mais c’est aussi lui qui lui permet de s’extraire de son environnement immédiat et de communiquer avec les autres humains sur des éléments non réels, sur des fictions qu’il aura fabriquées avec ses normes et son système de valeurs. Ces fictions nous explique Harari, ce ne sont rien moins que les religions, les nations, les droits de l’homme ou les entreprises.

homo sapiensUne fois ce postulat posé, Yuval Harari se lance avec Sapiens dans un récit de ce que l’homme a réalisé dans ces 70 000 dernières années. A l’échelle du temps, c’est très court. Et quand on pense combien la terre est minuscule à l’échelle de l’univers, on réalise combien l’homme, sur sa petite terre, dans son petit coin, pendant ce très court laps de temps, a créé une incroyable machine à fictions.

Harari relève, chez l’homme, sa capacité à raconter des histoires pour assurer un lien social qui lui permet de survivre et de procréer. Pour écrire ce livre, l’auteur s’est, lui, transformé en magistral conteur et en génial vulgarisateur. Si l’ouvrage suit un ordre chronologique, il est axé sur vingt thèmes qui viennent éclairer les trois grandes étapes de l’évolution humaine : la révolution cognitive, la révolution agricole et la révolution scientifique. Chacun des thèmes est illustré par une, deux trois anecdotes relatées avec une grande verve et souvent beaucoup d’humour qu’il va chercher aussi bien dans l’histoire de la Tasmanie que celle de l’Inde ou de l’Angleterre.

Il est peu dire que Sapiens se lit comme un roman et bien mieux qu’un roman, avec ses héros, ses rebondissements et ses scènes d’anthologie. Même si l’auteur explique soigneusement que l’histoire n’est pas un processus linéaire – même si elle se souvient moins bien des peuples disparus, des langues évanouies, des expéditions qui échouent et des hommes politiques battus  -, il tient le lecteur en haleine en créant un fil rouge autour d’un fabuleux voyage qui touche aussi à l’économie, à l’anthropologie, à la sociologie, etc.

Le livre fourmille d’anecdotes : de comment la cuisson des aliments a permis à l’homme de digérer plus vite et d’allouer l’énergie économisée à son esprit plutôt qu’à son corps, de comment l’Amérique a été baptisée par erreur du nom d’un marin qui ne l’a pas découverte, de comment la traite des Noirs entre le XVIème et le XIXème siècles résultait avant tout d’une décision économique et sanitaire, de comment l’explosion d’une énorme bulle financière qui a rendu les finances de l’Etat exsangues a contribué à la révolution française, etc. Harari n’hésite pas non plus à bousculer quelques idées reçues : en définissant la religion comme un système de normes et de valeurs fondées sur la croyance en un ordre surhumain, il range les grandes idéologies du XXème siècle (libéralisme, communisme, capitalisme, nationalisme et nazisme) au rang de religions au même titre que le Catholicisme ou l’Islam.

Après 400 pages de détails historiques, Harari nous rend pourtant à l’évidence : d’un pur point de vue scientifique, la vie humaine n’a aucune signification. Elle n’est que le résultat de processus évolutifs aléatoires qui n’ont aucun objet ni aucun but. Nos faits et gestes ne font pas partie d’un plan cosmique divin et si la terre venait à disparaître, l’univers continuerait sans doute à tourner comme si de rien n’était. La conséquence immédiate de cette réalité scientifique est que la signification que chacun donne à sa vie, cet autre « storytelling », n’est qu’illusion.

Alors bien entendu, arrivé à ce constat dépressif, Harari ne peut que s’interroger sur la signification réelle de nos vies et sur ce qui participe à notre bien-être. L’auteur devient alors plus philosophe qu’historien, son esprit vagabonde sur le bonheur et la souffrance des individus sans pourtant trouver plus de solutions que les philosophes, poètes et religieux qui s’y essaient depuis plusieurs dizaines de milliers d’années.

Harari est formel: notre monde ne va cesser de se globaliser car la planète adhère de plus en plus aux mêmes valeurs de capitalisme, de droits de l’homme, de justice, etc. Et si nous allons vers encore plus de globalisation, Harari pourra se targuer d’avoir écrit le premier livre d’histoire globale. Digne héritier de l’ « honnête homme » de Montaigne, il allie une culture livresque et une remarquable capacité à la transmettre.

Pour une lectrice peu versée en histoire comme je le suis, ce livre a été une révélation. Bien entendu, j’ai en tête quelques morceaux du puzzle du monde étudiés à l’école, glanés dans quelques romans ou racontés dans quelque film hollywoodien. Ma connaissance historique est très marquée par mon éducation française, mes deux années passées au Japon et mes neuf années aux Etats-Unis. Mais jamais je n’avais eu une telle perspective d’ensemble, Harari raccroche les morceaux de mon puzzle historique en en donnant une cohérence et une logique que jamais je n’avais suspectées.

Hier, j’ai assisté à un meeting politique, j’ai commencé la lecture d’un roman et discuté de startups avec l’un de mes enfants. A chaque fois, je n’ai pas pu ne pas me dire que rien de cela ne contribuait à ma survie et que chacun de ces actes revenait à participer à l’une des fictions inventées par l’homme. A chaque fois, je n’ai pas pu ne pas me demander : à quoi bon ? Même à cette question, Yuval Harari trouve la parade : tant que je peux me convaincre que les fictions auxquelles je participe sont en ligne avec les fictions des gens autour de moi, je devrais parvenir à trouver le bonheur dans cette conviction.

CQFD

Fillon or not Fillon ?

mars 25, 2017

Tous les cinq ans, je me réjouis de la perspective des élections présidentielles. Tous les cinq ans, je m’enthousiasme de cette possibilité qui nous est donnée de discuter des problèmes, de rebattre les cartes, de voir surgir de nouvelles ambitions, de tenter de nouvelles recettes. J’adore ces heures et ces heures de débats d’idées, ces contradictions, ces idées venues de nulle part, ces émissions minutées et formatées qui nous laissent sur notre faim ou parfois tellement nous ravissent. Je me régale quand quelques journalistes bousculent les traditions et proposent une autre façon de voir la politique comme ont pu le faire cette année Karine Le Marchand ou Melissa Theuriau.

Fillonniste de la première heure, j’ai été charmée par un programme qui enfin allait tenter d’autres recettes pour sortir du chômage 6 millions de personnes et pour renverser une courbe de l’endettement qui depuis 40 ans n’a pas connu d’inflexion. J’ai été enlevée par des discours qui promettaient de relancer la France pour l’amener au niveau de l’Allemagne en dix ans. J’ai été séduite par un projet qui était construit de longue date et par la colonne vertébrale qu’il dénotait. Et j’ai aimé que la femme du candidat ne soit ni une actrice, ni une chanteuse, ni une journaliste, qu’elle ait embrassé l’ombre plutôt que la lumière comme des millions d’entre nous. Mère de famille nombreuse comme elle, je pouvais enfin m’identifier un peu, un tout petit peu, à ce monde politique.

Et puis le Penelopegate est arrivé. Tout d’abord estomaquée par la nouvelle, je me suis remémorée comment ma mère, pendant trente ans, avait travaillé dans le commerce de mon père sans être déclarée, et dans son ombre. Mon père ne l’exploitait pas, ils avaient fait leurs calculs, il valait mieux financièrement pour le foyer que ce soit ainsi, même si cette situation interdisait à ma mère son indépendance financière ou de reprendre sa liberté si elle l’avait voulue. Mais elle assurait l’optimisation financière du foyer et permettait à ma mère de consacrer du temps aux trois enfants. C’était commode.

Autres temps, autres mœurs, les Fillon ont trouvé un moyen de donner un assistanat haut-de-gamme à un homme à la carrière politique riche, tout en assurant que les enfants continuent à être pris en main, que Pénélope ait une vie professionnelle « malgré » cinq enfants et qu’elle ait une sécurité financière sinon impossible à gagner. Là encore, ça devait être commode pour tout le monde. Fillon n’embauchait pas d’autres assistants parlementaires, le boulot devait être fait par quelqu’un, il a été fait par l’épouse.

Et puis sont venues les autres « affaires », les déclarations tonitruantes, les effets d’annonce dans les médias, la diligence de la justice. Chaque matin pendant des semaines, j’ai ouvert le journal en tressaillant et en me demandant ce qui allait bien sortir cette fois-ci. Pourtant, une fois ma religion faite sur le Penelopegate, je n’étais pas ébranlée, le programme était toujours là.

Jusqu’à l’affaire des costumes. Là franchement, je n’en suis pas revenue. Le cadeau d’un ami, vraiment ? Depuis quand les hommes s’offrent-ils des costumes en signe d’amitié ? Je comprends vite avec Moscovici que ça semble être une autre de ces pratiques courantes dans le milieu politique. J’imagine que c’est une façon de remercier pour services rendus ou de rémunérer sans soumettre aux impôts et ainsi d’assurer une partie d’un budget « représentation » qui doit peser sur les finances des hommes et femmes politiques. Je dois dire que ce qui me stupéfie le plus, ce n’est finalement même pas tant le geste mais le fait que Fillon n’ait pas pensé une demi-seconde qu’en continuant ces pratiques pendant la campagne présidentielle alors qu’il était déjà sous le feu de toutes les critiques, il risquait de mettre à mal tous ses efforts pour exister malgré tout. Ce manque de sens commun (le « common sense » des anglo-saxons) m’a clouée, tout simplement.

Que reste t-il aujourd’hui à l’électrice qui veut malgré tout glisser un petit papier dans l’urne le 23 avril ? Macron, le « wishy-washy », qui, dans « Au tableau », met les cartes détaillant son programme que lui donnent les enfants ni dans l’urne bleue de droite, ni dans l’urne rouge de gauche, mais qui les laisse au milieu, dans une sorte de no man’s land idéologique ? Macron qui tente de faire le grand écart entre Robert Hue et le très versatile François Bayrou et qui va finir par rallier toute la Hollandie ? Puis-je vraiment voter pour le même homme que celui choisi par Robert Hue, et même s’il n’en est pas responsable ?

Vais-je voter pour Marine, la représentante de la France périphérique ? Je ne fais pas partie de cette France périphérique, j’appelle mes collègues britanniques ou américains tous les jours et je les aime bien mes comparses de la globalisation. Ils me surprennent, ils m’agacent, ils détonnent, mais je les aime bien. Je les vois bien gênés par le Brexit et par Trump, je les vois avec leurs petites victoires, la défaite de Trump face à l’Obamacare, les difficultés de Theresa May à sortir de l’Europe détestée, j’ai de l’affection pour eux, malgré tout.

Hamon, Mélenchon. Over my dead body. Leur ignorance crasse de l’économie et des systèmes qui les nourrissent me soulève le cœur.

Alors quid ? Revenir à Fillon ? Croire qu’il faut dissocier l’homme du programme comme il faut dissocier l’artiste de son œuvre ? Voter malgré tout pour lui pour donner tort à toutes les Christine Angot fouquiertinvillesques de la France bien-pensante et inquisitrice ?

Au-delà du 23 avril et du 7 mai, que restera t-il de cette élection présidentielle ? Qui aura envie à l’avenir d’embrasser la vie politique quand on a vu ce qu’elle pouvait donner ? Qui aura envie de cette vie de moine que demande l’électeur ? Qui pourra offrir la droiture que semble réclamer la vie politique mais qu’aucun être humain, vraiment aucun, ne saurait offrir ? Qui prendra le risque que soient mis en pièce quelques principes de nos vies qu’on pensait pourtant bien ancrés dans notre ADN : la présomption d’innocence, la confidentialité des sources, le secret des enquêtes ? Qui voudra prendre le risque que sa vie soit décortiquée, triturée, jetée aux lions d’un public avide de sang politique ? Qui prendra le risque d’aller travailler dans le privé avant d’embrasser cette carrière alors que le monde politique a tellement besoin de ces interactions avec le privé ?

Quels que soit les résultats du 7 mai, le vainqueur de la présidentielle le sera par défaut. Chirac avait été élu pour éviter le Pen, Hollande pour éviter Sarkozy, Macron le sera t-il pour éviter un autre le Pen ? Quand la France parviendra t-elle à élire quelqu’un pour ce qu’il ou elle est et non pas pour éviter un mal bien pire ?

Alors bien sûr, l’amie prodigieuse ne va pas révolutionner le monde littéraire : ses personnages, bien que nombreux, sont trop peu fouillés dans leur description, ou un chouïa manichéens : les femmes sont volontaires ou laides, les hommes paresseux,  sanguins ou intellectuels, on ne les connaît pour pas plus d’un trait de caractère, deux à la rigueur.

Sorti des deux héroïnes, il n’y a pas beaucoup de place pour plus de nuances dans les personnages.  Et c’est dommage. Ce qui est dommage aussi, c’est qu’Elena Ferrante n’a pas pu s’empêcher de faire des hommes dans ce premier tome des êtres faibles et peu subtils et de faire poindre des désirs lesbiens entre les deux héroïnes. Las ! Ces traces de féminisme semblent soufflées par l’air de notre temps.

naples-cityAu-delà de ça, le portrait d’une Naples miséreuse à la sortie de la guerre et qui rentre à pieds joints dans les trente glorieuses est saisissant de vie : par le biais de ses deux héroïnes que nous allons suivre dans toute cette longue saga, c’est la classe ouvrière qui y est racontée avec ses moyens de défense et ses instincts de survie.

Quand Elena Ferrante trace le quotidien de la famille de savetiers de Lila, l’une des deux héroïnes, on n’est pas loin de Zola : pas étonnant qu’elle saisisse la première occasion pour se sortir de son milieu. L’autre héroïne, Léna, aura la chance de continuer ses études, poussée par une institutrice qui tous les ans revient expliquer à ses parents incrédules qu’il faut pousser la petite, et même si c’est une fille.

Dans ce premier tome, Elena Ferrante ne raconte que l’enfance de ses deux héroïnes qui vivent et s’éduquent dans la rue et le quotidien de leurs parents qui triment tous les jours pour joindre les deux bouts. En filigrane, on voit poindre dans cette première tranche de roman le communisme, la mafia, qui n’est jamais nommée et qui pourtant est partout, le pouvoir des femmes qui ne va aller que grossissant et la société de consommation qui n’en est, dans les années 1950, qu’à ses balbutiements.

L’amie prodigieuse est plus qu’un page turner, même si c’en est un aussi (430 pages lues en une journée de vacances…). En plus d’une histoire fleuve et bien ficelée, Elena Ferrante offre aussi un regard ému sur la pauvreté d’après-guerre, une tape amicale sur l’épaule de gamines qu’on encourage à briser les appréhensions familiales et un souvenir attendri sur une ville où chacun tente de faire du mieux qu’il peut compte tenu de ses propres limitations.

Je n’ai jamais rien lu de l’Italie du sud de cette période ailleurs que dans les livres d’histoire. En mettant en scène ces familles en ces lieux, l’auteur ouvre une fenêtre sur une période de l’histoire que la mafia et la misère ont souvent rendue honteuse. Naples vibre sous la plume de l’écrivain, ses jeunes filles ont l’enthousiasme et la rage de ceux et celles qui veulent échapper à la vie de leurs parents, bref, Elena Ferrante nous emmène dans la ville de son enfance et le lecteur se laisse emporter avec beaucoup d’abandon. Vivement le deuxième tome !

Hommage aux femmes invisibles

novembre 20, 2016

Dans mes années d’école primaire et de collège dans une école catholique de Picardie il y a quelques décennies, ce sont des femmes comme Marie-France qui me faisaient le catéchisme. Femmes dévouées à leur mari et à leurs enfants, elles volaient quelques instants de leur temps familial pour venir enseigner à des écoliers agités quelques notions de chrétienté. Elles n’avaient pas toujours un grand talent d’enseignantes ou de gendarmes face à trente gamins agités mais elles croyaient, elles vivaient leur foi à l’église le dimanche et dans la semaine ailleurs, en s’occupant, dans une immense abnégation, beaucoup des autres et peu d’elles-mêmes.

pepitesQuand elles travaillaient, c’était rarement pour leur épanouissement personnel mais plutôt pour arrondir les fins de mois difficiles de maris qui pouvaient vivre péniblement la fin des 30 glorieuses. Avec un peu de chance, elles parvenaient à être institutrices, infirmières scolaires ou secrétaires si besoin était. Elles ne faisaient pas rêver les cinéastes : Sautet ou Truffaut fantasmaient plutôt sur de jolies Parisiennes impertinentes, minces et aux jambes infinies qui avaient « fait mai 1968 » ou qui osaient braver la société en divorçant. Elles ne faisaient même pas fantasmer leurs élèves trop jeunes. Ce n’est qu’au lycée que parfois le scandale arrivait : un élève, quelques années plus tard, dans la même ville, tombera fou amoureux de sa professeur de français avant de l’épouser, de devenir ministre, puis depuis peu candidat à la présidentielle. La psyché collective préfère ces histoires-là.

Toutes à leur famille, ces femmes-là étaient invisibles pour la société à l’exception de la grande distribution pour qui elles représentaient une masse informe de « ménagères de moins de cinquante ans ». Elles n’embrassaient pourtant pas la société de consommation, par goût, par manque de moyens ou tout simplement parce que leur vie était plus dans l’être que dans l’avoir, si bien qu’elles n’intéressaient pas les media. Elles ne les lisaient de toute façon pas.

Marie-France des Pallières est-elle catholique ? Les Pépites, le documentaire si émouvant qui raconte comment son mari et elle ont créé, en vingt ans, un orphelinat, une école et un centre de formation pour sortir de la misère de la décharge de Phnom Penh et éduquer quelque 10 000 enfants ne le dit pas. Mais Marie-France ressemble aux dames catéchistes de mon enfance, taiseuses, modestes et effacées.

On imagine Christian avant ce grand déménagement de France au Cambodge, bavard, hyperactif, inarrêtable. On imagine moins Marie-France, peut-être était-elle une femme invisible avant d’aller soigner la misère au Cambodge ? Peut-être le Cambodge l’a t-elle sublimée ? Même si c’est Christian qui parle, c’est à deux qu’ils ont mené cette aventure, c’est à deux qu’ils ont élevé leurs enfants français en France (ces enfants oubliés du documentaire ?), avant d’adopter une enfant cambodgienne au Cambodge, c’est à deux qu’ils ont construit sur rien, ou mieux, sur du fumier.

Difficile d’exprimer combien les Pépites est touchant et profond, difficile de ressentir combien, quoi que nous fassions, ce ne sera rien par rapport à ce qu’ont fait Christian et Marie-France des Pallières et combien, ils nous font sentir petits, tout petits dans notre quotidien confortable d’occidentaux protégés.

S’il y a deux choses que je devais retenir du documentaire, en plus des visages lumineux du couple, ce serait deux phrases prononcées par Christian. La première, c’est sa définition de l’amour. Pour Christian, « s’inquiéter, c’est aimer ». Marie-France et lui se sont faits du souci pour des enfants dont personne n’était jamais inquiet et dont l’absence ne générait aucune angoisse. Peut-on imaginer plus jolie définition de l’amour ?

La seconde, c’est cette idée que Christian exprime en regardant ce qui a été fait et en repensant à la sortie de tant d’enfants de leur misérable condition de petits travailleurs sur la décharge de Phnom Penh : « l’odeur de la décharge me manque ». L’odeur de la décharge, c’est ce qu’il y avait à faire vingt ans auparavant. Les odeurs ont disparu, ce qui devait être fait est derrière, ne reste sans doute chez Christian qu’un sentiment de vide après avoir tant accompli. La révolte est un moteur si puissant !

4,4 sur Allociné. C’est la note moyenne des spectateurs qui m’a incitée à aller voir Moi, Daniel Blake alors que j’avais oublié que le film de Ken Loach avait aussi remporté la dernière palme d’or à Cannes. Sachant que le film le mieux noté par les spectateurs d’Allociné atteint tout juste le 4,6, nul doute que le dernier Loach devait flirter avec le statut de chef-d’œuvre.

Moi, Daniel Blake raconte les démêlées d’un homme malade et d’une mère de deux enfants dans les arcanes des aides sociales en Angleterre. Ken Loach y dénonce une fois de plus la misère, le libéralisme et la dérive d’un système social qui exclut bien plus qu’il ne réinsère.

Il n’y a aucun doute, Ken Loach sait faire un long métrage. La direction d’acteurs est parfaite, le film n’est ni trop long ni trop court, le scénario se déroule avec le degré d’intensité et de drame nécessaire, Ken Loach parvient même à nous arracher un ou deux sourires même si, mon Dieu, sourire dans Moi, Daniel Blake, c’est forcément sourire un peu « jaune ».

Au-delà d’un parfait produit fini, la vision du monde de Ken Loach est d’une noirceur sans limite. Ses thuriféraires me diront que ce n’est pas seulement sa vision du monde, mais que c’est le monde lui-même qui est comme ça. Peut-être. Peut-être qu’il n’y a d’humanité que dans la pauvreté, peut-être qu’il n’y a pas d’humanité dans l’administration et que, quand, par erreur, elle s’exprime, elle se fait sanctionner. Peut-être qu’effectivement pour une femme élevant seule ses deux enfants, la seule issue possible dans l’Angleterre d’aujourd’hui reste la prostitution aimablement proposée par une maquerelle et son homme de main. Peut-être que l’administration anglaise force à travailler les malades quand bien même le travail met leur vie en danger.

Ne cherchez pas le moindre espoir, dans ce film, il n’y en a pas. Chaque fois que le scénariste avait un choix à faire dans le déroulement de l’histoire, il a systématiquement privilégié la pire des solutions, si bien que nos deux personnages ne font que s’enfoncer au fur et à mesure du déroulement du film. En fait, le seul espoir, c’est quand nos deux protagonistes décident de s’entraider, quand la pauvreté rencontre la détresse en quelque sorte, mais à part cela, rien.

En sortant de la projection de ce film, je n’ai pu m’empêcher de me dire que le jury de Cannes devait être allé se gaver de petits fours et de Champagne après avoir décerné son prix. Il est vrai qu’il devait être tout noué d’avoir vu dans le film de Ken Loach une femme se précipiter sur une boîte de conserve pour n’avoir pas mangé depuis trois jours, mais aussi trop heureux d’être épargné par la misère de Newcastle.

Est-il permis de dénoncer à son tour le manichéisme d’un homme de 80 ans qui pourtant a dû voir, depuis sa naissance, les progrès sociaux faits en Europe ? La machine à faire pleurer dans les chaumières fonctionne parfaitement puisqu’elle permet d’obtenir une palme d’or à Cannes, mais sans hélas offrir la moindre nuance ou la moindre alternative à cette vision éminemment noire de l’humanité. Dénoncer est une chose, mais que se passe t-il ensuite ?

Ce n’est peut-être pas le rôle du metteur en scène de proposer des solutions et d’agir, mais se contenter de montrer à l' »élite » autoproclamée du cinéma la misère qu’elle ne connaît pas ressemble à un entre-soi accusateur et paresseux.

Ce soir, je m’engouffre dans un restaurant du XIème arrondissement pour y retrouver une centaine de mes condisciples qui s’apprêtent à célébrer le 25ème anniversaire de notre promotion HEC. Beaucoup viennent de Paris ou de sa banlieue, d’autres ont pris l’avion du Japon, des Etats-Unis, de Tchéquie, de Pologne, du Brésil, d’autres encore le train de Suisse, d’Angleterre, de Belgique ou simplement de Lyon, et leurs visages montrent déjà leur joie d’être là après des heures de transport.

Certains se sont revus depuis 25 ans : hier, la semaine dernière, en 2015 ou il y a dix ans. D’autres, dès l’entrée dans le restaurant, dévisagent le ou la nouvelle venue pour tenter de remettre un nom ou un prénom sur un visage à la fois familier et oublié, et pour imaginer, un ou des métiers, une ou des vies amoureuses, des enfants et bien d’autres choses.

Rewind, 1991.your-plan

En 1991, pour un jeune diplômé d’HEC, trouver un travail était sans doute plus simple que pour d’autres, l’employeur savait ce qu’il achetait : une tête généralement bien faite, quelques fondamentaux techniques de la gestion des entreprises acquis pour être rapidement productif, une bonne adaptabilité. Mais bardé de son diplôme, le jeune de 22 ou 23 ans n’en était pas moins pétri de doutes et de questions sur ses choix et son avenir.

Dans bien des cas parmi cette assistance, nous étions entrés à HEC parce qu’un chouia compétitifs, travailler un ou deux ans comme un âne en classe préparatoire nous avait amusés, voire passionnés. Avec un peu de chance, nous avions un ou deux points forts, une petite facilité pour les maths, une plume plutôt alerte ou un talent pour les langues et nous nous étions retrouvés, parfois à notre grand dam, dans la sacro-sainte école de commerce française à faire tout autre chose que ce à quoi la classe préparatoire nous avait préparés.

A la sortie d’HEC, les choses ont semblé, pourtant, aller de soi. Nos goûts pouvaient nous porter autre part mais il fallait tout d’abord capitaliser sur le diplôme qui venait de nous être remis. De mon côté, la pression familiale, réelle ou ressentie, ajoutait aux attentes grandioses. Certains d’entre nous sortaient de familles bien établies dans l’entreprise et faire HEC n’était que perpétrer la lignée parentale. Pour d’autres, entrer à HEC signifiait crever un plafond de verre familial dont il allait falloir faire quelque chose.

Toutes ces petites fusées se sont donc lancées, le plus souvent de façon hésitante, parfois même chaotique. La plupart ont commencé à travailler dans des entreprises plutôt grandes, parfois petites, en France ou déjà à l’étranger : banques, sociétés d’audit, sociétés de conseil, cabinets d’avocats, entreprises de grande consommation, entreprises de distribution, entreprises pharmaceutiques, tel Cronos chez Goya, allaient avaler cette nouvelle fournée de jeunes diplômés. Et nous, savions-nous réellement à quoi nous aspirions ?

Fast Forward, 2016.

25 années plus tard, les trajectoires professionnelles sont bien engagées, certains qui avaient embrassé des carrières dans des grands groupes publics sont déjà retraités après avoir profité des conditions généreuses des régimes spéciaux.

25 années plus tard, ceux qui avaient fait des compromis avec leurs rêves, leurs valeurs ou leurs idéaux les ont cassés pour rejoindre des chemins moins balisés mais plus en accord avec leurs désirs profonds. Notre promotion a ainsi son lot d’artistes, de politiciens, de chercheurs et de professeurs, de pères et mères au foyer, de fonctionnaires internationaux, etc.

Beaucoup sont restés dans l’entreprise. Parmi ceux qui avaient rejoint les acteurs du CAC40 ou d’autres indices boursiers internationaux, nombre sont ceux qui les ont quittés pour créer leur propre entreprise ou devenir consultants, gagnant une liberté et une indépendance que les monstres ne réussissaient plus à leur offrir. Ceux qui avaient embrassé des carrières dans la finance, ogre du début des années 1990 alors que l’industrie connaissait une croissance exponentielle, ont connu la violente crise de 2008 en France et ailleurs et d’aucuns ont dû se réinventer dans des matières connexes. Ceux qui habitent à l’étranger reflètent par leur parcours aux quatre coins de la planète l’accélération de la globalisation des trois dernières décennies.

Côté vie personnelle, la période procréatrice des femmes est finie. Les couples formés au lycée ou sur le campus qui ont vite eu des enfants leur financent déjà des études supérieures, à HEC parfois pour la deuxième, voire troisième génération. Certains de ces enfants travaillent même déjà.

Certains hommes sont venus avec leur jeune compagne qui leur a donné des enfants ou une deuxième série d’enfants, d’autres ne sont pas venus, fatigués de nuits blanches avec des nouveau-nés. D’autres partiront tôt pour être certains de relever à temps la baby-sitter.

demi-parabole25 ans plus tard, chacun est-il là où il devrait être ? Les coups de chance et de malchance ont-ils fini par s’annuler dans nos carrières et nos vies personnelles, nos trajectoires sont-elles dorénavant tracées en des demi-paraboles prophétiques ? Le reste de nos vies ne sera-t-il plus que la consolidation d’élans déjà engagés entre des vies professionnelles où l’on apprend moins, des enfants à finir d’élever et des parents qui vieillissent et requièrent plus d’attention ?

Je laisserai aux thuriféraires de Bourdieu le soin de nous examiner sous l’angle du capital social et d’analyser l’influence de nos études à HEC sur nos vies. Mais du bout de ma toute petite lorgnette de cadre de grande entreprise à la carrière la plus classique et la moins risquée qui soit, je suis fascinée par la diversité de ces parcours, comment nous étions en apparence tous au même endroit et au même point il y a 25 ans et combien nos vies ont pris des tours différents. Sans doute parce que non, nous n’étions pas du tout au même endroit ni au même point…

La majorité d’entre nous est à peine marquée par le temps. Certes, les cheveux grisonnent ou se sont raréfiés, la barbe peut avoir poussé sous l’influence d’une mode capricieuse et quelques kilos ont parfois envahi les tours de taille mais les esprits restent plus alertes que jamais, la curiosité est partout, l’envie d’entreprendre dans nos vies professionnelles et privées ne fléchit pas. Les réussites semblent relativisées, les échecs assumés, n’est restée, le temps d’une longue soirée, que la joie de passer un formidable moment ensemble.

Alors, vous savez comme dans les magazines féminins on célèbre toujours les X ans, qui sont toujours le nouveau X-10 ans, et bien, pour vous, pour nous, aucun doute : les 25 ans de promotion sont le nouveau 15 ans ! Et puis, allez, je ne résiste pas à l’envie de fredonner une petite chanson de mon adolescence d’un chanteur qui a, lui aussi, sacrément évolué au cours de ces 25 dernières années (Patriiiiickkkkk) !

On s’était dit rendez-vous dans 25 ans
Même jour, même heure, même pommes
On verra quand on aura 48 ans
Sur les marches de la place des grands hommes

Le jour est venu et moi aussi
Mais j’veux pas être le premier.
Si on avait plus rien à se dire et si et si

Je fais des détours dans le quartier
C’est fou qu’un crépuscule de printemps
Rappelle le même crépuscule qu’il y a 25 ans
Trottoirs usés par les regards baissés
Qu’est-ce que j’ai fait de ces années ?

J’ai pas flotté tranquille sur l’eau
Je n’ai pas nagé le vent dans le dos
Dernière ligne droite, la rue Soufflot
Combien seront là 4, 3, 2, 1,… 0?

J’avais eu si souvent envie d’elle
La belle Séverine me regardera-t-elle?
Eric voulait explorer le subconscient
Remonte-t-il à la surface de temps en temps?
J’ai un peu peur de traverser l’ miroir
Si j’y allais pas… J’ me serais trompé d’un soir
Devant une vitrine d’antiquités
J’imagine les retrouvailles de l’amitié
« T’as pas changé, qu’est-ce que tu deviens?
Tu t’es mariée, t’as trois gamins
T’as réussi, tu fais médecin?
Et toi Pascale, tu t’ marres toujours pour rien? »

J’ai connu des marées hautes et des marées basses
Comme vous, comme vous, comme vous
J’ai rencontré des tempêtes et des bourrasques
Comme vous, comme vous, comme vous
Chaque amour morte à une nouvelle a fait place
Et vous, et vous… et vous?
Et toi Marco qui ambitionnait simplement d’être heureux
dans la vie
As-tu réussi ton pari?
Et toi François, et toi Laurence, et toi Marion
Et toi Gégé… et toi Bruno, et toi Evelyne?

Et bien c’est formidable les copains
On s’est tout dit, on s’ sert la main
On ne peut pas mettre 25 ans sur table
Comme on étale ses lettres au Scrabble
Dans la vitrine je vois le reflet

Une lycéenne derrière moi
Si elle part à gauche, je la suivrai
Si c’est à droite… Attendez-moi
Attendez-moi! Attendez-moi! Attendez-moi
On s’était dit rendez-vous dans 25 ans
Même jour, même heure, même pommes
On verra quand on aura 48 ans
Si on est d’venus des grands hommes
Des grands hommes… des grands hommes
Tiens si on s’ donnait rendez-vous dans 25 ans